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Seul un effort conjugué de toutes les forces vives de la Nation peut sortir le Maroc de la crise* 2/2
Le 18-07-2008
Journaliste: Pour revenir un peu à cette histoire de démocratie, l’épouvantail que font, que grandissent certains milieux et même une majorité intellectuelle bien consciente, c’est un peu le risque des islamistes, c’est à dire : avec Al Adl Wal Ihsane, on va pas être mieux, voire il y a même le risque que cette petite marge de liberté individuelle soit là encore verrouillé, fermée. Que dites-vous à ça ?
Nadia Yassine : Stigmatiser les islamistes est devenu la grande mode de la politique impérialiste internationale, c’est le diapason d’un entrisme douteux. Il est recommandé de faire de l’Islam l’ennemi à abattre et de poser des questions majeures sur les libertés publiques parce que les clichés veulent que l’islamisme soit l’ennemi de la femme, l’ennemi des minorités et de la modernité… Se pose-t-on jamais la question de savoir pourquoi cette haine de l’Islam politique comme on appelle autrement l’islamisme ? C’est justement parce que cet Islam gêne un certain impérialisme sauvage dans la mesure où il peut faire grincer la machine bien huilée de celui-ci. C’est cet islamisme qui a produit une force tout à fait populaire chez elle et qui est loin d’être obscurantiste ; le Hezbollah en l’occurrence. C’est cet islamisme qui a produit assez d’intelligence en Turquie pour s’imposer en milieu plus qu’hostile. En un mot on en veut à cet islamisme parce qu’il est porteur d’espoir pour des peuples opprimés, en plus d’être porteur de sens. C’est comme cela qu’il faut voir les choses.

On a à notre porte une mondialisation qui a des dents très longues. Ce n’est pas la mondialisation communication entre les peuples mais l’autre versant de la mondialisation qui nous attend. Nous sommes coincés entre un impérialisme avéré et une puissance montante. Nous étions colonisés, nous sommes recolonisables à souhait. L’islamisme ne serait-il pas à ce niveau une force fédératrice intéressante ? Au lieu d’écouter les slogans creux de la propagande mal intentionnée, il serait plus intelligent d’approfondir le débat et de voir si Al Adl Wal Ihsane répond vraiment à des critères de terrorisme ou est ce au contraire une force et un véritable espoir pour un Maroc en déliquescence. Ce que propose Al Adl Wal Ihsane est l’instauration d’un véritable débat national, et d’ailleurs, on a appelé à ce débat depuis la levée de l’assignation à résidence. On avait même initié le débat qui eut un certain succès au début, puis après les différentes parties du débat se retirèrent de crainte d’octroyer au mouvement une certaine centralité dans un processus de démocratisation hors des sentiers battus et réservés.
Journaliste : Donc cela veut dire qu’Al Adl Wal Ihsane n’a pas cette ambition là de prendre le pouvoir au Maroc et n’y légitime pas un Etat islamique.
Nadia Yassine : Surtout pas maintenant. Justice et Spiritualité ne veut pas hériter d’un Maroc en naufrage. Seul un effort conjugué de toutes les forces vives de la Nation peut sortir le Maroc de la crise. Nous sommes des producteurs de sens et pourrions être un vecteur de stabilité comme nous le sommes déjà quelque part, mais nous ne voulons pas jouer au dindon de la farce surtout que celle-ci est empoisonnée.
Journaliste : Il y a aussi des appels de certains milieux, que se soit des ONG ou des parties politiques, qui souhaiteraient que Adl Wal Ihsane, devienne un parti politique, un acteur qui soit engagé de pied ferme et de plain pied dans la gestion de ce pays. Quelle est la réponse que vous pouvez donner?
Nadia Yassine : La récupération est le fait classique dans le domaine politique. Dés qu’il y a une force politique qui a une assisse populaire, et je crois qu’Al Adl Wal Ihsane est la seule véritable entité politique au Maroc qui ait une véritable assise populaire, le pouvoir essaie de la neutraliser. Pour le makhzen, il s’agit de mouiller l’adversaire en l’incluant dans un système qui est verrouillé, et où les règles du jeu sont imposées par le biais d’un système de lois mais aussi par celui d’un rituel makhzénien. Pour moi il n’y a plus les partis et le palais . Ce sont deux versants de la même médaille. Tout comme il n’y a pas d’exécutif et de législatif. Les partis d’une certaine manière voient en nous des rivaux dans la mesure où nous parasitons le rôle qui leur est officiellement assigné. Les dernières élections montrent à quel point leur débâcle est grande. Il n’est pas question de reprendre leur feuille de route qui mène à l’impasse.
Journaliste : Vous avez parlé des dernières élections, or, il se trouve qu’après il y a un certain El Himma qui est en train de monter en puissance et qui va même jusqu'à dire voilà, en créant un mouvement pour tous les démocrates. Que pensez-vous de ça ?
Nadia Yassine : C’est le dernier numéro du cirque makhzenien, et l’expression d’une stratégie qui a toujours été celle du makhzen. C’est vrai qu’il y a El Himma et des personnalités clinquantes, que ça a fait couler beaucoup d’encre, mais je crois que c’est l’histoire qui se répète, ce n’est pas du tout nouveau pour le makhzen. Il y a toujours eu des partis sortis des manches du palais, il n’y qu’à se rappeler de la naissance du RNI, de l’UC et d’autres.
Journaliste : Oui mais dans le mouvement d’El Himma, on retrouve aussi d’anciens politiques, on retrouve aussi pas mal de gens qui ont leur valeur, qui étaient de gauche, qui ont fait de la prison.
Nadia Yassine : C’est d’autant plus grave justement ! Je pense que c’est l’expression de la déliquescence totale du politique au Maroc. Il n’y a plus de gauche, il n’y a plus d’opposition, il y a une sorte de ratatouille makhzénienne ; une sorte d’union sacrée contre le pire. Qui est de gauche ? Qui est de droite ? Où sont les démocrates puisque le palais se déclare plus démocrate que les démocrates et les démocrates plus royalistes que le roi ; la gauche est devenue plus à droite et la droite plus à gauche !!! C’est devenu du n’importe quoi. C’est le dénouement tragique d’une longue comédie qui fait pleurer ceux qui assistent, consternés par cette gesticulation qui n’est pas gratuite …hélas puisque chaque jour que Dieu fait nous continuons nos chutes multiples.
Journaliste : Et les partis politiques pour vous ?
Nadia Yassine : Ce sont les figurants préférés dans cette mise en scène qui n’amuse plus personne. Leur rôle classique de représentants des différentes sensibilités est troqué contre un affichage démocratique, et les derniers militants ont été pris au piège de la participation. On essaye de faire croire qu’il y a une vie politique là où il n’y a plus qu’un dépeçage tranquille du patrimoine du peuple marocain par une élite récupérée. Les marocains ont perdu confiance en leurs élites.
Journaliste : Pour revenir justement au rôle qu’aurait pu jouer un parti comme le PJD, qui représentait quand même un certain espoir pour les marocains justement, l’erreur originelle du PJD se situe à quel niveau à votre avis ?
Nadia Yassine : Si pour nous leur péché est originel, le PJD ne s’est peut-être pas rendu à l’évidence de son erreur. El Youssoufi a peut-être assez de recul maintenant pour s’apercevoir qu’il a été pris au piège d’un pouvoir corrompu qui a transformé le preux chevalier de feu la gauche militante en un paillasson de service. Peut être que le PJD arrivera plus tôt qu’on ne pense à tirer de telles conclusions, s’il ne l’a pas fait depuis la dernière gifle électorale. Mais c’est difficile pour les personnes de reconnaître sur les faits qu’ils ont fait une erreur.
Journaliste : C’est un système en qui on ne peut pas faire confiance ?
Nadia Yassine : Aucune confiance ! Pourquoi est ce qu’on ferait confiance a ce système ? Quelle preuve a t il donné qui puisse nous faire penser qu’il a changé ou qu’il soit seulement prêt à le faire ? Là est la bonne question.
Journaliste : Donc pour Al Adl Wal Ihsane (Justice et Spiritualité), le changement commencera à partir de quoi ? On a parlé tout à l’heure de la constitution mais aussi un sérieux problème qui est celui des institutions. Quelles sont les institutions qui posent problème au Maroc?
Nadia Yassine : Il s’agit pour nous de relier la petite histoire à la grande histoire du monde arabo-musulman. L’autocratie a trop longtemps nui au rôle sacré de transmetteur d’un message de paix et de justice. Il nous faut débarrasser les peuples musulmans de ce cancer politique qui leur suce leur substantifique moelle. Nous voulons libérer l’avenir de cette prise en otage séculaire. C’est un combat capital et profond qui ne peut s’inscrire que dans la longue durée.
D’un autre côté, il s’agit aussi d’agir, et de ne pas rester dans la quiétude, et dans l’attente voire le confort que peut procurer une pensée stratégique. La non-violence qui est un principe de base, exclut les actions rapides et spectaculaires mais n’empêche pas l’implication concrète et immédiate. Elle induit un travail quotidien, le réveil des consciences, le rappel à la spiritualité musulmane qui n’est pas du tout un opium des peuples mais au contraire un moteur de changement. Par cette implication nous avons quelque part fait avancer le Maroc. Nous avons étés pour beaucoup dans la liberté d’expression à laquelle nous sommes arrivés par exemple. Depuis que mon père a levé le tabou en écrivant une lettre ouverte au roi, une maturation à ce niveau s’est installée doucement ; et ce n’est pas un cadeau que le pouvoir nous aurait fait pour avoir changé de nature, par contre la nature de nos références l’a incité à faire des concessions. Ce ne fut pas le cas avec la gauche qui nous a précédé sur le plan de la revendication politique, mais qui n’était pas porteuse de sens pour un peuple qui se définit d’abord, avant et après tout comme musulman ; et qui se retrouva sans aucun poids populaire et livrée en l’occurrence aux foudres de Hassan II. Donc nous avons récupéré un peu cette volonté de progresser mais au sein de notre culture, au sein de notre identité islamique, au nom de notre identité islamique.
Pour en revenir à votre question ; notre défi au pouvoir dans ce contexte consiste à faire la proposition concrète d’une constitution qui rompe avec l’esprit inhérent à la présente. Nous proposons de développer une procédure réellement démocratique qui mette sur pied une Constitution. Cette Constitution nous garantirait la souveraineté du peuple, la séparation des pouvoirs, une véritable représentativité. Elle permettrait de développer un système de lois qui donne un droit de regard sur les deniers publics et qui sanctionne la corruption aux sources. La présente Constitution permet l’expansion du népotisme, de la corruption, de l’arbitraire et de l’impunité. La Constitution actuelle est une condamnation à mort de la démocratie.
Journaliste : Vous pensez donc que c’est un blocage majeur ?
Nadia Yassine : C’est Le Blocage institutionnel majeur. C’est Le Boulet majeur.
Journaliste : Revenons un peu mais d’un point strictement académique là encore, Nadia YASSINE était toujours pour un modèle républicain.
Nadia Yassine : Si nous excluons de prime abord tous les simulacres de républiques, comme les républiques héréditaires arabes et les républiques bananières, alors oui. Je persiste et signe qu’au temps du Prophète, il n’y avait pas de pouvoir héréditaire. Il n’a jamais laissé comme héritage politique la monarchie héréditaire ; celle-ci nous a été imposée après le coup d’état omeyyade et a été sacralisée sciemment par leur système répressif avant tout. Toutes les recommandations coraniques, toutes les pratiques du Prophète sont plutôt proches, dans l’absolu, du modèle républicain qui étymologiquement parlant signifie la chose publique (res publica). Le pouvoir est une chose publique gérée publiquement par les représentants mandatés par le peuple. C’était le modèle qui a prévalu au temps des califes éclairés. Les autres califes étaient des faux califes, pas éclairés du tout, sauf Omar Ibn Abdelaziz, vite assassiné par le système qui sévit encore.
Journaliste : Il existe des monarchies tout à fait valables, un peu plus au nord. Je pense à l’Espagne, aux monarchies européennes.
Nadia Yassine : Justement les incidences historiques puis les constitutions ont réglementé ces monarchies. Mon idéal serait de nous démarquer totalement du système héréditaire qui nous colle à la peau comme un héritage génétique. Cela nous éviterait certainement des dépenses superflues que l’Espagne ou l’Angleterre peuvent assumer mieux qu’un pays qui sombre économiquement.
Maintenant, étant réalistes et sachant la mémoire marocaine tatouée par la répression et surtout sachant le peuple à majorité apolitique puisque analphabète ; nous n’excluons pas une transition qui durera le temps qu’il faudra mais nous ne faisons aucune concession dans cette approche par rapport à la Constitution qui doit établir des normes réellement démocratiques.
Journaliste : Les frontières au Maroc devraient s’arrêter où ?
Nadia Yassine : Je ne suis pas « islamiste » pour rien, je pense que les frontières coloniales sont des frontières tout à fait subjectives dressées par les colons pour des commodités impérialistes. Il y a toujours pour nous l’approche théorique et le réalisme nécessaire pour tout changement coordonné. N’étant pas que des rêveurs, nous avons devant nous une réalité à gérer. La priorité est d’établir un système démocratique qui fasse des choix bénéfiques pour le bien commun : luttons d’abord pour la promotion d’un système démocratique, éduquons les gens à cette démocratie ou gestion de la chose publique, apprenons aux gens à avoir des approches politiques éclairées, puis laissons leur le choix. Notre rôle actuel n’est ni d’établir des frontières ni de les réviser. Nous ne sommes pas au pouvoir et cela nous épargne des positions tranchées sur des questions délicates.
Journaliste : Parlons du Sahara, par exemple la gestion de ce dossier.
Nadia Yassine : Mon père a été clair dans le fameux « mémorandum à qui de droit » adressé à Mohammed VI. Il est de notoriété publique que le dossier a été géré de façon désastreuse et la marche verte n’occultera pas la répression et l’humiliation infligées au peuple sahraoui. Nous sommes par principe pour la dignité et les droits de l’homme. Maintenant c’est un fait du Prince, et nous ne pouvons nous permettre que de déclarer dans des discussions de salon ce qui doit être et ne pas être dans des choix aussi cruciaux que celui du Sahara occidental. C’est aux marocains d’avoir de véritables choix. Notre lutte s’arrête là pour le moment.
Nos principes se conjuguant parfaitement avec la démocratie, il est prioritaire d’éduquer les gens à avoir des avis politiques fondés, et pas de leur en imposer. La preuve, on a imposé aux marocains cette guerre comme on leur impose tous les choix politiques et économiques.
Journaliste : En fait le referendum est aussi valable pour les marocains.
Nadia Yassine : Le référendum est un instrument démocratique qui vient débloquer des situations politiques issues de vrais débats nationaux. Nous n’en sommes même pas au débat. La politique marocaine se concocte dans des lieux fermés à tout débat réel, le peuple marocain étant une quantité négligeable pour le pouvoir. La moindre des politesses qu’on lui doive c’est de l’informer des véritables enjeux de cette affaire du Sahara. Il n’y a pas de cause plus sacrée que celle inhérente au droit de savoir et de choisir. Le peuple marocain a le droit de participer à une décision pour laquelle il a tant payé. Tobji parle des magouilles qui sous-tendent ce conflit : la corruption serait la véritable cause pour laquelle ce conflit dure depuis si longtemps. Alors que cesse la comédie et que l’on s’attaque à la racine du mal et que l’on désigne les véritables ennemis du peuple : la corruption et la main mise sur les richesses du pays par une élite qui ne pense qu’à s’enrichir sur le dos du peuple et de ses misères de tout genre. La diversion ne paie plus.
Journaliste : C’est clair, la route sera très longue.
Nadia Yassine : Certainement, bien que la saturation soit dangereuse et qu’il faut s’en méfier.
Journaliste : Revenons un peu aux projets politiques d’Al Adl Wal Ihsane (Justice et Spiritualité), quel projet de société défend Al Adl Wal Ihsane (Justice et Spiritualité).
Nadia Yassine : Le projet de société de Justice et Spiritualité est de renouer avec le sens du message coranique. Celui-ci induit un droit de mémoire. La mémoire est dangereuse pour certains, mais elle est bénéfique pour reconstruire une société juste et pour comprendre le pourquoi de l’existence. Notre projet est un projet de réappropriation tous azimuts. Nous réapproprier l’Islam qui est porteur de valeurs divines et universelles et non pas opium des peuples et instrument d’abrutissement. Notre projet est d’offrir au Maroc une force homogène transcendant tous les différends et toutes les différences tout en les conjuguant. Nous avons un avenir dangereux à affronter et nous avons intérêt à avoir un pays solide économiquement, solide politiquement, afin de pouvoir survivre à la rapacité qui se profile. Seule une société de confiance peut faire face aux défis à venir. Ghassan Salamé, politologue libanais de renommée, parle du « pacte démocratique » qui serait susceptible de gérer des périodes de transition démocratique dans les pays à tradition dictatoriale. Il le désigne comme étant un pacte entre plusieurs entités politiques, mais pose la condition de la participation d’une force qui soit réellement populaire et homogène, qui puisse être la garante effective de cette transition. Nous sommes certes à mille lieues de cette volonté d’un pacte démocratique ou d’une quelconque transition, mais les aléas de l’histoire sont multiples. Le mouvement, lui, poursuit l’homogénéisation par le cœur, par l’esprit et la conscience, et nous sommes au service de cette nation dont l’amour est un devoir de foi, pour le meilleur si Dieu le veut…
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* Interview publiée par le journal « Le Soir » au mois d’Avril 2008