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Articles et chroniques
Allocution de Nadia Yassine pour rencontre de Medlink 2007 (Rome, 14-16 Décembre 2007)
27-12-2007
Bonjour

Je vous remercie pour votre invitation. Je suis heureuse aussi d’être à Rome, berceau de la civilisation occidentale mais je le suis surtout parce que je suis à Medlink, espace où se tissent des liens entre ceux qui recherchent une alternative à ce monde de violence.
Chico Whitaker a présenté hier ce genre d’espace comme un espace de convergence. Si celui-ci l’est certainement, il est aussi un espace qui recèle beaucoup de divergences, et les débats sont animés sur plusieurs sujets mais on peut avancer sans hésitation que la convergence par excellence existe bel et bien. C’est en l’occurrence, l’identification de l’ennemi commun ; nommons le : le néolibéralisme sauvage, alternative désastreuse à la guerre désignée de façon très erronée de « froide ».
Dit avec des mots, parfois poétiques, le néolibéralisme est aussi « le nouveau désordre mondial », « la mégamachine »(1) , « l’empire de la honte »(2) .
Dit avec des chiffres et à titre d’exemple, c’est 1035 Milliards de dollars pour l’armement(3) (les USA détiennent 45% de ce chiffre) contre 9 milliards de dollars pour l’accès et l’assainissement de l’eau(4).
Le sous-commandant Marcos(5) en dit « dans le nouvel ordre mondial, il n’y a ni démocratie ni liberté, ni égalité ni fraternité. »
Il présente ce nouvel ordre comme un puzzle à sept pièces :
1°) centralisation de la richesse, extension de la pauvreté ;
2°) globalisation de l’exploitation ; à titre d’exemple toujours : de 1960 à 1970, 200 millions de personnes gagnent moins d’un dollar par jour ; en 1990, ce chiffre atteint les 2 milliards. L’ONU intitule cela « la croissance sans emploi ».
3°) migration ; un flux de main-d’œuvre composé de millions de personnes.
La politique migratoire du néolibéralisme sauvage a pour logique la destruction-dépeuplement, reconstruction –réorganisation.
4°) mondialisation financière et généralisation du crime qui obéit désormais à la logique de l’entreprise.
5°) violences des pouvoirs locaux qui, incapables de procurer une assurance économique optent pour la logique sécuritaire et oppriment leurs sociétés.
6°) la mégapolitique et les nains.
« Les marchés politiques n’ont que faire de la couleur politique des dirigeants des pays ; ce qui compte à leurs yeux, c’est le respect du programme politique. »
7°) des poches de résistance
L’altermondialisme est la manifestation la plus évidente de ces poches de résistance qui constituent une composante positive de ce monde globalisé.
Or nous savons tous les moyens employés contre la poche de résistance que ce mouvement désormais universel représente depuis Porto Allegre spécialement. Inquiet, le G8, principal acteur de ce néolibéralisme sauvage, a déclenché une véritable guerre contre cette mouvance et ce en usant de plusieurs moyens :
- la violence : plus de 1400 cartouches ont été tirées ;
- les moyens juridiques ; Citons à titre d’exemple les faux procès contre Bruno Basini qui aboutirent à 13 chefs d’inculpation et à 1 million de dollars d’amende.
- la lutte idéologique.
Il est clair chez les observateurs avertis qui étudient ce phénomène mondial, que la véritable résistance est celle qui oppose à l’uniformisation exigée par lui, la singularité et la différence.
Chico Whitaker nous a rappelé à l’ouverture de ce débat que cet espace n’est certainement pas un espace de prise de décision, vu les trop grandes différences qui caractérisent ses différents participants. Je pense qu’il est pour cela un espace de questionnements et de réflexion par excellence. Je vais, pour cela susciter certaines questions primordiales, puisque la thématique centrale est l’islamisme et le clash des civilisations qui se profile toujours en filigrane lorsque ce néologisme est mis sur la sellette.
Et si ce néolibéralisme sauvage avait détecté une puissance hors pair en l’Islam et en la référence à son renouveau, une résistance particulièrement tenace à cause de ses schèmes de pensée totalement différente de celles que le nouvel ordre mondial uniformisant exige ?
Et si la référence à l’Islam était perçue par le nouvel empire comme la promotion d’une singularité irréductible ?
Et si ceux qui vouent l’Islam aux gémonies et donnent l’islam politique ou islamisme pour synonyme de terrorisme étaient victimes de cette guerre tous azimuts livrée par le néolibéralisme sauvage à toute force de résistance ?
Je voudrais clore cette intervention en faisant une petite mise au point utile. Beaucoup d’intervenants désirant aller à contre-courant de la diabolisation systématique de l’islam politique défendent l’idée d’un Islam multiple. Je soulignerai à mon tour que s’il est important de savoir l’islam multiple et complexe ; il est plus important pour notre approche de savoir qu’il y a un Islam des gouvernants et un islam des gouvernés. L’Islam des gouvernants depuis le coup d’état omeyyade, et de façon très schématique, a été un instrument d’abrutissement des masses, un « opium des peuples ». L’islam des gouvernés devrait être un instrument de libération qu’une théologie libératrice, un ijtihad contemporain devraient se réapproprier pour réveiller les cœurs et les consciences. J’en profite pour rendre hommage à Chico Whitaker, un des fondateurs justement de la théologie de libération dans le cadre de la foi chrétienne. Sa présence et sa façon d’être qui est une école de la modestie pour nous tous, prouvent que l’on peut très bien conjuguer le spirituel et le temporel dans une action d’envergure afin de proposer un autre visage au monde que celui de la guerre et de la haine.

Je vous remercie.
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(1) Terme de Serge Latouche
(2) « L’empire de la honte », livre de Jean Ziegler, Ed. Fayard, 2005
(3) Selon le GRIP (groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité), statistiques 2004
(4) Rapport PNUD 1998
(5) Cf. Manière de voir 75 in « force des armes, force de la raison »