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L'exemple impossible
Par Nadia Yassine, 25-07-2007
Ali Lwâzir, explique qu'entre autres facteurs qui permirent au dispotisme d'asseoir son autorité et de soumettre à son joug les gens à travers tous ces siècles figure l'idéalisation à outrance de l'époque des califes éclairés. Dans un paragraphe intitulé "l'exemple impossible", il écrit ceci:
La première représentation a fait des califes éclairés une conscience libérée des lourdeurs terriennes qui plana comme une âme légère dépassant dans la pratique toutes les normes instaurées pour la gestion du pouvoir. Cette représentation a fait des réalisations de cette époque un modèle nimbé de lumière qui surplombe la réalité et par conséquent qui est inaccessible et intangible.
En faisant des califes éclairés un modèle unique, on a créé le sentiment de l'impossibilité de revivre le modèle. Cette représentation contribua à soutenir avec succès une réalité qui n'a plus de normes. Nous comprenons vite que cette représentation a créé une mentalité qui appréhende le califat éclairé comme un idéal qu'on ne peut reproduire, un modèle inaccessible. Il est donc logique de chercher un autre modèle qui soit accessible et cette alternative à la portée des gens est évidemment le pouvoir des Omeyyades et celui des autres formes de pouvoir qui suivirent (1).
Ainsi, notre amour pour les compagnons du prophète (paix et salut à lui) nous porta à en faire des surhommes qui ne se trompent jamais. Qui ne peuvent être imités dans leur foi et leur pratique de la justice. On fut porté à voir dans chacune de leurs décisions une action sacrée et une inspiration divine inaccessible au commun des mortels. Aimer et révérer les saints Compagnons du Prophète (paix et salut à Lui) fait certes partie de notre foi mais sacraliser leurs faits et gestes au point d'en oublier leur humanité a nui à la progression qui aurait dû être la nôtre.
Cette idéalisation va à l'encontre de l'enseignement du Prophète (paix et salut à Lui) et a contribué à encourager les tyrans et à normaliser notre réalité politique où tous reconnaissent qu'un seul peut décider pour tous. Au nom de cette idéalisation qui ne cadre pas ce que le Messager nous a appris, nous avons légitimé les aberrations du 'pouvoir d'un seul". Les Omeyyades auront le génie d'exploiter ce filon jusqu'à la lie et s'empresseront d'opposer au "modèle impossible", un modèle réalisable. Tout le monde ne peut gouverner par la vertu comme l'ont fait les califes éclairés mais tout prince peut gouverner par les moyens innovés par le pouvoir en place : la violence et la ruse en l'occurrence.
La défaillance qui colle à cette représentation des choses est d'ordre évaluatif. La première erreur tiendrait au fait que nous ne donnons pas au Prophète (paix et salut à Lui) la place qu'il mérite d'avoir dans notre jugement. Sa venue en tant que Messager, sa présence et celle que perpétue son Message au sein de sa communauté est le seul, le premier et le dernier mérite que celle-ci ait. Par conséquent, tout Compagnon, tout membre de la oumma ne peut prétendre la sainteté qu'en raison de sa proximité avec ce foyer de la miséricorde qu'est l'enseignement du Prophète (paix et salut à Lui).
L'autre conséquence, qui est liée au fait que ce pouvoir spirituel du Prophète (paix et salut à Lui) ne prend pas fin avec sa mort, est que chaque membre de sa oumma est susceptible d'accéder à la pureté spirituelle à condition d'observer la voie de celui-ci et que le cœur y soit. Il est même évident que l'absence de contact physique avec notre bien-aimé Prophète favorise des relations privilégiés à en écouter le hadith qui annonce qu'un jour arriveront les frères du Messager: ceux qui croiront en lui sans l'avoir rencontré.
D'autre part, cette vision idyllique du temps où les califes éclairés étaient de ce monde tient à une mauvaise interprétation de la nature de la société créée et voulue par le Prophète (paix et salut à Lui). Son enseignement comprend le legs à sa communauté d'un esprit de solidarité et de groupe. L'héritage spirituel qu'il laissa à ses Compagnons est un héritage partagé, une force qui ne pouvait être efficace que dans la mesure où l'union prime sur la désunion. Au niveau du politique, surtout à ce niveau-là, le califat n'est point l'expression de l'individualisme mais bien celui d'un choix communautaire animé par une conscience communautaire.
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* Extrait du livre "toutes voiles dehors" de Mme Nadia Yassine Pages : 293 à 295
(1) Cf. Ibn Ali Lwâzir, op. cit., p. 29.