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Une histoire de matraque
Najia Rahmani, 05-06-2007
Matraque est un mot espagnol usité en Algérie qui signifie bâton, trique, assommoir, casse-tête, gourdin et massue. Le mot en espagnol, matraca, de l'arabe mitraqah qui signifie marteau. C'est une arme contondante assez courte, constituée par un bâton de bois ou de caoutchouc durci souvent alourdi à une de ses extrémités par du fer ou du plomb, utilisée pour frapper quelqu'un et dont sont officiellement munis les policiers.
Chez nous, la matraque est aussi l'arme dont sont dotés les membres des forces auxiliaires, appelés communément "mroud". Ider aussi est "merda" depuis plus de trente cinq ans, il ne s'en est jamais plaint, il a toujours pu arrondir les fins de mois difficiles en courant, tant bien que mal, matraque à la main, derrière les marchands ambulants, récoltant quelques tomates par là, quelques pommes de terre par ci, garantissant ainsi le repas de ses sept enfants. Mais le temps est passé, les enfants ont grandi, Mhamed l'aîné ayant étudié d'arrache pied, est maintenant docteur en biologie moléculaire, Ider en est très fier.
Ider était fier d'être le père du docteur, mais pas pour longtemps, Mhamed se heurta au problème du chômage, il intégra les rangs des diplômés qui protestent dans les avenues de Rabat. Ider voit son fils bien-aimé revenir chaque soir, le corps meurtri, l'âme en détresse et la fierté du père s'effilocha. Comme un "malheur ne vient jamais seul" Ider apprit la nouvelle de son affectation aux troupes qui auront pour mission la dispersion des sit-in des diplômés chômeurs.
Ider n'en dormit pas des nuits, comment pouvait il tabasser son propre fils ? Pas question d'anticiper sa retraite, il ne pourra pas subvenir aux lourdes charges de sa famille avec la maigre allocation de la retraite. Alors il décida de troquer sa matraque contre une autre qu'il aura le soin de fabriquer en papier mâché, il s'attela à la tache, la matraque trafiquée ressembla à la vraie à s'y méprendre. Ider passa la nuit à s'entraîner pour trouver la même cadence de frappe avec sa nouvelle matraque.
Ider en compagnie des "mroud" s'en alla remplir sa mission détestable, brandissant sa nouvelle matraque, il courut dans tous les sens, frappant à droite et à gauche, essayant de garder la cadence. C'était sans prendre en considération la "vigilance" de ses supérieurs, l'un d'eux remarqua que la matraque flambante ne faisait pas de dégâts, alors il interpella Ider pour en avoir le cœur net. Le subterfuge fut découvert, ider est traduit devant la cour martiale.
Ider se retrouva derrière les barreaux, lui qui a toujours servi la "couronne" n'en revenait pas, la couronne devenant étau lui serra la gorge, il étouffait, il suffoquait. La liste de ses crimes s'allongeait de jour en jour, insubordination, falsification d'outil de métier, "zarwatta" non conforme, fabrication d'arme illégale, crime contre l'inhumanité, crime contre l'état des "droites" et des "gauches".
Ider, voulant se défendre, relata l'histoire de son fils Mhamed, mais il voit les charges s'alourdir encore plus, géniteur non conforme, progéniture indisciplinée, rêves incontrôlés, ambition non mesurée, tentative de mélange de classes sociales, souhait de grimper les échelons de la réussite…Il tomba sous le joug de la loi anti-terrorisme.
Ider fut condamné à perpétuité, sa famille alla habiter Bouarfa, pour un éventuel exode, Mhamed partit en "patteras". Ider médita longtemps et compris que la Dignité continuera à s'effilocher jusqu'au jour où l’étau s'effritera.