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Le mouvement Justice et Spiritualité représente l’espoir d’une alternative dans la scène politique marocaine
27-04-2007
Aujourd’hui, que représente le mouvement Justice et Spiritualitè dans la scène politique marocaine ?
Le mouvement représente l’espoir d’une alternative qui dépasserait les différences tribales et culturelles. Il est une école de pensée qui renoue avec la spiritualité positive et les valeurs universelles de l’islam et apprend à développer un esprit critique envers des idées inculquées, sacralisées et présentées comme des vérités propres à la nature de l’islam. Je pense notamment à l’autocratie.
Peut-on dire que votre aspiration est de rendre Justice et Spiritualité l'opposition la plus reconnue au pouvoir du makhzen au Maroc ?
Nous ne nous définissons pas par rapport au Makhzen. Nous sommes dans une logique de construction et non de réaction. Notre dimension politique n’est mise en exergue que dans la mesure où c’est le pouvoir qui est en opposition avec notre pensée. Cette pensée est jugée subversive parce qu’elle remet en questions les bases idéologiques que la politique a enracinées dans notre perception de l’Islam. Nous pensons qu’être dans la spiritualité revient à dénoncer l’arbitraire, le népotisme, l’iniquité sociale, le mépris des plus faibles ; tout ce qui caractérise en fait le pouvoir. Notre action politique serait plus tolérée si il n’y avait pas ce background idéologique puisque nous sommes pour la légalité, la non violence et l’éducation spirituelle ; ce qui quelque part désamorce la colère destructrice de la jeunesse en désespoir.
Dans quel cas le mouvement Justice et Spiritualité pourrait-il accepter de participer aux élections ?
Lorsqu’il y aura de véritables garanties de la démocratie. Cela suppose des chamboulements radicaux au niveau de la culture politique des marocains, des institutions, notamment de la constitution. Cela suppose aussi un processus électoral honnête et non une théâtralisation préétablie.
Votre mouvement est bien actif dans beaucoup de domains sociaux. Les quels? Et quel est le but de cet engagement social ?
Le pouvoir ne nous intéresse que dans le sens d’une mutation à l’échelle de l’histoire qui nous permette de renouer avec la dimension spirituelle universelle de l’Islam et l’équité qui en découle pour nos peuples mais aussi pour l’humanité. Nous avons pour principe de base la non-violence car seule l’éducation est susceptible de générer un véritable changement. Le changement du pouvoir ne change pas l’homme mais le changement de l’homme peut changer la nature du pouvoir. Le pouvoir cependant peut être un instrument très efficace pour le changement mais jamais quand il est pris dans la violence absolue. Nous optons donc pour le long terme et un travail de fourmi. Ce travail a commencé il y a des dizaines d’années et notre action a participé à contraindre le pouvoir, déjà au temps de Hassan II à lâcher du lest. Ce n’est certainement pas suffisant car notre peuple mérite mieux pas seulement de petits sautillements impromptus puisque non soutenue par une institutionnalisation.
De quelle façon est-il possible de décrire la structure du mouvement ? Y-a-t’il d'autres femmes dans des positions de responsabilité ?
La structure de notre mouvement est exposée noir sur blanc dans notre théorie de base. La structure du mouvement est pyramidale. La prise de décision revient aux institutions représentatives élues par la base des membres à l’échelle nationale. Les femmes sont organisées au sein d’une section féminine qui constitue à peu près 50 % du mouvement. Cette section féminine est encadrée au niveau national par un comité de cinq femmes et à tous les niveaux par des femmes. Un travail de coordination continu permet une parfaite osmose entre les différents niveaux.
Aujourd’hui l’Europe s'intéresse au Maroc surtout pour les flux de migrants qui partent ou passent par lui. Qu’est-ce que vous et votre mouvement pouvez dire à beaucoup de jeunes qui veulent partir à l’étranger ?
Quand le rêve de toute une jeunesse est celui de partir, l’avenir de toute une nation est compromis. Nous leur insufflons la force de rester et de construire dans un pays sinistré en les rappelant au sens des choses et du monde. Le jihad n’a qu’un sens ; celui de résister et de construire dans la difficulté. Le message véhiculé par le Coran est un message d’espoir et non une incitation au chaos. Nous apprenons aux jeunes à lire ce message avec de nouveaux yeux et à dépasser l’interprétation littérale et conditionnée par des traditions dénaturées.
Êtes vous en contact avec les communautés marocaines qui vivent en Europe ?
Nous avons beaucoup de nos membres qui pour une raison ou pour une autre s’installent dans des pays étrangers. Ils véhiculent bien sûr les grands principes de l’école de pensée à laquelle ils appartiennent et gardent le contact avec le mouvement mais il n’y a aucun prolongement organisationnel. Le contexte politique est diamétralement opposé dans la mesure où en Europe, il y a de véritables opportunités démocratiques et la possibilité de participer à une action positive au niveau de la société civile. La consigne pour eux est de s’intégrer et de participer positivement dans un cadre légal dans les sociétés hôtes.
Et avec d'autres mouvements islamistes ?
Cela dépend de ce que vous appelez « contact » et aussi « mouvements islamistes ». Si vous parlez de mouvement islamistes locaux ou internationaux qui ont opté pour une action politique légitime ; alors oui mais ce sont des contacts dans un cadre culturel tout à fait banal. Nos contacts sont limités dans la mesure où nous avons pour principe de base de nous autofinancer et dans la mesure aussi que notre pensée nous contraint à ces limites vu que nous condamnons le terrorisme et que notre pensée est encore mal digérée par beaucoup de mouvements islamistes. Elle est même jugée parfois comme subversive par rapport aux approches traditionnelles développées jusqu’à présent dans le monde arabo-musulman.
Avant l'université, vous avez étudié dans un lycée francophone. De quelle façon cette expérience a –t-elle influencé votre vision des relations entre Occident et Islam?
Je pense que conjuguer des cultures ne peut être que bénéfique à condition de ne pas y perdre son âme. L’Islam qui en fait est une religion qui rappelle au sens, (sens comme signification et comme orientation) et non un cumul de traditions figées comme on le pense. L’Islam est une ancre spirituelle qui nous permet de découvrir dans la paix toutes les cultures que l’on veut. Cependant, ma double culture et mon engagement suscitent chez moi une vocation de médiateur entre deux civilisations. Je me sens appartenir à une catégorie naissante d’intellectuels qui sont une sorte de passeurs. Notre rôle est de trouver de nouveaux équilibres entre ces deux mondes et de développer un art du dialogue qui serait à l’antipode du clash des civilisations inévitable (pour certaines politiques belliqueuses). C’est un travail d’équilibriste, très contraignant parce que parfois on se sent incompris par les deux bords. L’expectative d’une vie dernière et la pratique de la spiritualité permettent d’avancer dans ce monde qui devient de plus en plus difficile à gérer et de plus en plus à côté des vrais dialogues.
Plusieurs personnes en Occident ont des difficultés à voir une relation entre Islam et feminisme. Le debat sur le voil est mentionné comme l'exemple le plus significatif de cette antithèse. D'apres vous, que représente le voile ? et plus globalement que signifie ce débat ?
Cette histoire de voile est l’expression même de cette crispation de deux mondes. L’Occident se crispe sur cette marque qui lui rappelle l'irrédentisme et la résistance d’une culture avec laquelle il a encore des comptes post-coloniaux à régler. La réaction à fleur de peau dans le monde musulman est l’expression de la « citadelle protégée » comme dirait Jocelyne Cesari. La femme est l’otage d’une histoire musulmane qui en fait son étendard. Emasculé par les pouvoirs en place le monde musulman a reporté ses refoulements identitaires sur la femme et son corps. C’est un peu le dernier bastion qui reste de notre identité musulmane.
Le voile est une recommandation coranique pour les femmes dans le cadre d’un cheminement spirituel. Il ne peut en aucun cas devenir une coercition. Il est le symbole d’une soumission spirituelle de la femme et non une aliénation de la femme à une tradition donnée. Il s’inscrit aussi dans le cadre d’une pratique intelligente qui prend en considération des priorités et des réalités sociales. En aucun cas l’Islam ne peut être réduit à l’habit féminin.
D’après vous, et dans le cas du Maroc, quelle est la relation entre l'absence de démocratie et la soumission de genre ? Quelles critiques adressez vous aux récents changements de la Moudawana ?
Contrairement à ce que vous pensez, nous n’avons jamais été contre le changement de la Moudawana. Si cette Moudawana a changé, c’est parce que le pouvoir a très bien perçu que nous n’étions pas contre. Il se devait de le faire sous la pression internationale qui impose des normes démagogiques pseudo-démocratiques.
Longtemps avant nous, les femmes de gauche critiquaient cette Moudawana ; souvent très timidement parce que remettre en question celle-ci revenait à remettre en question la légitimité du pouvoir. Ce que ni la gauche, ni la droite n’ont jamais osé et n’oseront jamais.
On ne prit donc aucun compte de leurs revendications puisque l’Islam officiel est un Islam qui conjugue l’autocratie et le patriarcat. J’ai donc été la première à clamer haut et fort la désacralisation de cette Moudawana.
La légitimité du pouvoir tenait du fait qu’il était le défenseur des traditions. Il se trouve que ces traditions n’ont en fait rien à voir avec l’esprit des lois coraniques que nous essayons dans notre pensée de dégager de ces cages idéologiques développées par les dynasties usurpatrices telles que celle des omeyades. Il faut libérer l’Islam de celles-ci et la femme sera libérée ainsi que toute la société.
Une médiatisation biaisée a laissé penser que nous avons fait une marche contre le changement de la Moudawana. En fait nous avions marché contre le plan d’intégration de la femme au développement qui était un plan d’aliénation de nos pays à des politiques internationales d’endiguement. Il est vrai que ce plan proposait aussi des changements de la Moudawana. Ce qui en soi ne nous dérangeait pas du tout puisque nous avions soulevé le débat bien avant. C’était peut-être une maladresse de notre part puisque d’autres mouvements descendus avec nous dans la rue faisaient effectivement de cette histoire de Moudawana leur cheval de bataille et se sont avérés plus royalistes que le roi lui-même en matière de conservatisme politique.
Ce changement va même dans le sens de notre pensée puisque nous avons toujours défendu l’idée que le statut désastreux de la femme en terre d’Islam est du à des choix politiques et non à l’esprit de nos textes originels. Le nouveau code du statut personnel a puisé dans ces mêmes sources pour lâcher du lest.
Vous dites dans toutes vos entrevues que votre but n'est pas de faire du Maroc une République Islamique (comme l’Iran) mais de chercher une vue marocaine pour la démocratie. S’il vous plait, pouvez vous mieux m’expliquer cette idée ?
Je ne pense pas que le monde musulman soit un bloc monolithique. Il y a tout un monde entre le shiisme et le sunnisme comme il y a tout un monde entre les enjeux géostratégiques du Maroc et ceux de l’Iran. Une république pour moi est synonyme de démocratie qui veut dire d’abord et avant tout le choix d’un peuple. Tous les sondages disent que les peuples musulmans veulent être régis par l’Islam. C’est vrai que c’est effrayant si on réduit l’Islam à un registre de châtiments mais c’est une approche caricaturale. L’Islam est un esprit porteur d’équité et de spiritualité qui peut être un excellent moteur non seulement de développement mais aussi d’union et d’unité si on laisse les choses se faire naturellement. Le califat était un modèle de gestion très sage et très équitable de « la chose publique » ou res publica. C’était un modèle naissant ; à nous de le développer dans un cadre moderne avec des moyens modernes.
Recevez vous beaucoup de messages de solidarité pour votre procès ?
Beaucoup plus que l’on ne pense.
Quand j’étais au Maroc, j’ai demandé à plusieurs personnes de différents milieux sociaux une opinion sur vous et, comme vous pouvez l'imaginer, les réponses étaient différentes. Mais la plupart disaient que vous avez depassé la «limite». Votre but est il de faire que d'autres puissent aussi dépasser cette limite ? D’après vous, quelle est la limite qui ne peut jamais être dépassée ?
Je suis consciente d’être iconoclaste jusqu’au bout tout comme mon père et mon maître à pense le fut dans ses écrits. Mon but était de lever plusieurs tabous. Le plus grand carcan que le pouvoir déviant nous a imposé depuis des siècles, c’est celui du silence. Notre histoire politique décadente est faite de silences complices ou forcés. Les omeyades prêchaient leurs doctrines autocratiques au nom de la sacralité du texte alors que les compagnons du Prophète qui pouvaient dénoncer le leurre gardaient le silence parce que les gardiens du temple autocratique se tenaient derrière eux l’épée dégainée. Plus tard les gens qui savaient « les oulémas » se sont tus par dépit, par lâcheté ou dans le souci de préserver l’unité de la communauté. Il est temps que cela change. Plus jamais de silence. Mon action était d’autant plus iconoclaste que je suis une femme. Je dérange tous les schémas établis par l’Islam officiel et traditionnel pour la gloire de l’Islam originel. C’est mon jihad à moi.
Vous soulignez dans toutes vos entrevues votre refus de la violence. Mais l’Occident a aujourd’hui des difficultè à concevoir l’idée d'un jihad non violent. Comment est-il possible de clarifier cette idée en Europe ?
Je parlais de nos carcans idéologiques en terre d’Islam. Je crois que l’Europe n’en manque pas non plus et qu’elle est aujourd’hui victime d’un néo-orientalisme des plus décapants parce que véhiculé par des media de masse qui déforment complètement les réalités pour des raisons politiques et commerciales. L’Islam a donné des leçons de paix à l’humanité lorsqu’il n’était pas détourné à des fins idéologiques pures. La stigmatisation de plus en plus du monde musulman exacerbe ses réactions émotives et l’éloigne de plus en plus de son rôle de détenteur d’un message des plus humanistes. L’Europe, pour des raisons de proximité économiques et politiques a intérêt à prendre l’initiative d’un véritable dialogue avec l’Islam. Si vos gouvernements semblent complètement impuissants à gérer une véritable culture du dialogue, vos sociétés civiles et votre intelligentsia ont des potentialités très intéressantes.
D’après vous, pour dépasser l’idée du Clash des Civilisations, les femmes, soit musulmaines soit chretiennes, ont-elles la possibilitè de construire un dialogue moins idéologique?
Je pense qu’effectivement il y aune prédisposition des femmes au dialogue et à une compréhension plus humaine de nos différences. Dans son livre « les femmes politiques »
Laure Adler dit une chose à laquelle j’adhère complètement « les femmes poussent plus loin le désir de réalisation. Cela s’explique parce qu’elles sont femmes et mères et possèdent donc l’instinct de ce qui est vital. Les hommes ont une approche plus abstraite, plus conflictuelle et un sens inné du conservatisme. Si l’on permet aux femmes de faire plus de politique, la politique sera différente. »
Je pense à la politique au sens noble du terme sachant aussi que politique vient de «gestion de la « polis » qui veut dire cité or notre monde villagisé est une grande cité humaine qui a tellement besoin de cette sensibilité féminine porteuse de vie , de beauté intérieur et de don de soi pour le bien de l’autre. J’aurais tant voulu que mère Theresa remplace Bush en fait.
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* la revue"VOLONTARI per lo sviluppo" a publié dans son numéro du mois d'avril 2007, dans la rubrique"personnalité", un article du journaliste "GIANLUCA LAZZOLINO", intitulé:" NADIA YASSINE LA PASIONARIA ISLAMICA".Cet article est basé sur une interview réalisé par la revue avec Nadia Yassine, dont nous publions ici le texte intégral