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| Nadia Yassine, 25 mars 2007 |
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| La Méditerranée segmentée |
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| Il est courant de traiter de la culture méditerranéenne comme d’une réalité homogène qui inclurait tout le bassin méditerranéen. Cependant, pour une approche sérieuse, il est impératif de délimiter et de reconnaître que la Méditerranée a deux rives, deux réalités économiques. Plus encore, elle a deux réalités sociales qui découlent d’une Histoire entre son Sud et son Nord relevant plus d’une dialectique que d’un déroulement idyllique et identique. Le patriarcat qui sous-tend la structure sociale de part et d’autre du bassin méditerranéen donne en effet l’illusion d’une unité historique partagée notamment par les femmes. Mais l’illusion est vite dissipée si on se penche un tant soit peu sur l’Histoire, les données économiques mais aussi et surtout sur la cassure politique de plus en plus prononcée depuis le 11 septembre, jour zéro dans les relations internationales modernes. |
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| Jusqu’à ce jour décisif, il était à peine assez juste de faire la part entre un Arc latin, soit une Méditerranée européenne, et des Pays du Sud Est Méditerranéen composé d’un monde arabe et des pays de l’Est (Turquie, ex-Yougoslavie, Albanie, Malte , Chypre, Israël.) Il est clair aujourd’hui que cette classification tient d’une heuristique à dépasser coûte que coûte car le monde arabo-musulman est de plus en plus spécifié et spécifique dans cette Méditerranée segmentée. |
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| La réalité de la femme méditerranéenne est de plus en plus différente suivant qu’elle appartienne au monde musulman ou pas. |
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| Il ne s’agit pas de sombrer dans une comparaison triviale et simpliste dénoncée par des intellectuels de qualité comme Irène Théry qui déclarait lors de la huitième « rencontres d’Averroès » qu’ il ne fallait pas faire d’évolutionnisme historique. Il est vain d’appréhender l’histoire des femmes musulmanes en obéissant aux clichés qui veulent que le statut de la femme occidentale soit un aboutissement naturel et donc idéal auquel parviendront inexorablement les femmes méditerranéennes. |
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| S’il est vrai que la récente victoire des Koweitiennes concernant leur droit de vote nous laissent croire que les combats des femmes sont similaires de part et d’autre de la Méditerranée avec un bail de décalage; un sondage comme celui initié par l’Institut Gallup en 2005 auprès de 8000 femmes de huit pays musulmans nous apprend qu’« une majorité ne pense pas qu’adopter des valeurs occidentales aiderait le progrès économique ou politique(…). » les attentes peuvent converger ; les points d’appui idéologiques sont très divergents. |
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| Il est surtout intéressant de savoir qu’ « une écrasante majorité des femmes interrogées estiment que l’aspect le plus positif de leur société est son attachement aux valeurs morales et spirituelles. » (Cf Le Monde Diplomatique de Juin 2006). |
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| Une nouvelle conscience féminine musulmane |
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| Ceci veut-il dire que la femme musulmane est démissionnaire et n’a point de revendications politiques ? Le sondage dément catégoriquement cette idée puisque au Maroc et au Liban le taux arrive jusqu’à 93 % de celles qui ont répondu que la femme devrait occuper des positions de responsabilité. Le vote, le travail de la femme et sa participation à la société restent des revendications majeures pour ces femmes. Ce qui se passe, c’est la genèse dune nouvelle conscience de soi de la femme musulmane , de son histoire et du monde. |
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| L’analphabétisme qui fait des ravages dans la plupart des pays du monde arabe et qui touche les femmes plus que les hommes n’empêche pas au niveau des sociétés civiles une véritable et toute nouvelle visibilité de la femme musulmane qui s’appréhende, se revendique et s’assume comme telle. Plus qu’une émotion et qu’une crispation identitaires; plus qu’un penchant classique au conservatisme attribué d’office aux femmes par la sociologie politique classique ; c’est un véritable phénomène de société que connaît le monde arabo-musulman et que l’on peut qualifier de révolutionnaire. |
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| Ce n’est certes pas une contradiction si le fameux sondage nous apprend que la majorité de ces femmes « voient dans l’amour de la religion le trait le plus positif de leur pays ». Ce n’est pas non plus un paradoxe si au Maroc et en Egypte, qui sont plus modernistes en apparence et suivant des clichés persistants que l’Iran, le taux des hommes favorables à la participation des femmes aux postes de responsabilité y est nettement moins élevé. 83% d’hommes iraniens soutiennent la participation féminine à la société. |
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| Il est clair qu’il y a une dynamique de libération amorcée par un retour aux sources religieuses. Le monde musulman est sujet à un véritable séisme qui s’inscrit, certes, dans la continuité d’une remise en cause répétitive dans son histoire mais qui est aussi et surtout une rupture assez importante avec les efforts de réadaptation continus quelques innovateurs qu’ils aient étés. La continuité tient au fait qu’en temps de crise, le monde musulman a toujours connu des sursauts et des reconsidérations de la pensée tenant de la dialectique la plus naturelle. La rupture tient de la spécificité de la modernité qui est en soi « une ère de turbulences » sans précédent comme la décrit Max Weber. |
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| Féminisme musulman ou ijtihad féminin ? |
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| Des paramètres sociopolitiques inédits acculent le monde musulman à générer et à gérer de nouvelles donnes dans sa propre remise en question devenue inévitable mais qui est surtout vitale. La réadaptation à un monde global et mouvant nécessite pour lui de nouvelles dynamiques qui permettent aux femmes d’être propulsées au centre même de celles-ci. |
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| Cette réadaptation trouve son expression dans le ressourcement global opéré par les mouvements dits islamistes mais aussi dans un mouvement spécifique de la femme au sein de ces mouvements. On se presse de taxer ce sursaut de féminisme provoquant une certaine confusion épistémologique cautionnant l’évolutionnisme décriée par une certaine pensée objective. Les concepts ayant des histoires, le féminisme est une lutte menée dans un contexte laïque agnostique souvent purement matérialiste s’inscrivant dans une logique de libération de la femme des derniers carcans religieux. La lutte des femmes musulmanes dans ce renouveau est une lutte à partir de leurs sources religieuses, à l’origine libératrice, contre un ordre qui les a privées des privilèges que leur religion leur a octroyés et garantis . |
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| Il ne s’agit pas de concurrence dans la jouissance et la réappropriation du corps mais bien d’une réappropriation du corps et de l’âme pour plus de spiritualité ; laquelle est inhérente à la dignité et à un statut social valorisant. Il s’agit d’une auto-redéfinition dans le cadre d’une structure sociale que l’on découvre plus patriarcale, autocratique et traditionnelle qu’islamique. Il s’agit d’une intrusion subversive de la femme sur la chasse gardée d’un ordre machiste verrouillé et inaccessible officiellement aux jusqu’ici aux femmes. Ce que l’on appelle féminisme islamique est une revendication qui s’attache à récupérer des droits inaliénables que les sociétés musulmanes ont sournoisement et systématiquement confisqués aux femmes plus qu’aux hommes. Le droit de participer à la réflexion sur la société qui la concerne et pour laquelle elle fait des enfants est un droit sacré. L’ijtihad n’a jamais été aux temps fondateurs de l’Islam, une propriété privée pour les acolytes d’un pouvoir qui exclue radicalement les femmes. |
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| La femme musulmane a désormais la prétention de remonter le cours du temps ; non pour être réactionnaire mais pour s’appuyer sur la légitimité que confère la maîtrise du savoir théologique afin de mieux maîtriser un monde qui lui est plutôt hostile. L’émergence de cette conscience et de cet effort se fait dans le cadre d’un mouvement de pensée qui s’affirme de plus en plus dans le monde arabo-musulman mais qui reste sporadique et diffus. L’influence du wahhabisme est un facteur d’inhibition assez sévère pour cette émergence .L’idéal serait de faire de ce réveil de la conscience féminine un travail de groupe qui s’inscrit dans le cadre d’une résistance plus globale qui le protégerait de toute volonté répressive. Le mouvement islamiste qui était réellement candidat à une promotion du statut de la femme était bien celui de Rachid Ghannouchi mais son oppression systématique par le régime de Ben Ali a éliminé l’expansion d’une pensée qui restitue à la femme musulmane sa juste place dans nos sociétés. Toute chance est-elle perdue de voir cette pensée se structurer et muer en un véritable mouvement de société ? Le mouvement Justice et Spiritualité semble être un exemple assez original voire unique dans ce sens, bien que la répression du pouvoir marocain s’intensifie de jour en jour et vise de plus en plus une section féminine qui dérange tous les schémas traditionnels sur lesquels il assoit sa légitimité. |
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| Exemple de réappropriation des sources théologiques : la section féminine de « Justice et Spiritualité » |
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| Ce mouvement, contrairement aux clichés, prône la non-violence mais aussi la participation sine qua non des femmes si nous voulons reproduire réellement le modèle de justice sociale promue par l’Islam originel. |
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| Faire revivre la foi islamique consiste pour lui à dénoncer le détournement de l’Histoire par un pouvoir qui imposa à nos sociétés le patriarcat et l’autocratie non seulement comme exclusivement recevables en matière de gestion politique mais les sacralisa au point d’en faire une affaire dogmatique. |
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| Cela implique donc au sein du mouvement la participation des femmes dans un parcours qui ne peut être que militant ; ce qui en soi, est déjà révolutionnaire dans une société fortement conservatrice. |
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| Cette participation est d’autant méritoire et symbolique d’une véritable révolution dans le parcours du monde musulman actuel et passé que la participation des femmes est souhaitée et pratiquée au plus haut niveau des instances dirigeantes du mouvement. Le majlis Choura, parlement interne du mouvement, est constitué à 30% de femmes. Sur 6 membres élus dans le secrétariat général, 3 sont des femmes sans qu’il y ait eu besoin de système de quota. La section féminine est très dynamique et influente dans la mesure où elle jouit d’une indépendance totale dans son action et dans ses programmes. |
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| La théorie de base prônant le salut de nos sociétés en crise par une réinsertion volontaire de la femme dans l’effort de l’ijtihad, le mouvement se fait un devoir sacré de promouvoir cette participation d’abord en son sein : « la femme musulmane doit s’informer des ses droits, écrit le fondateur du mouvement. Consciente et bien informée, elle devra revendiquer leur application. Personne d’autre ne peut faire cela à sa place. Une assise solide de droits matériels et moraux la libérera des servitudes ancestrales et lui permettra de se consacrer à ses devoirs. La bonne œuvre susceptible de repêcher les musulmans est ardue et demande l’effort bénévole de tous, femmes et hommes côte à côte, associations faisant compétition avec d’autres associations ». (Cf Islamiser la modernité, Abdessalam Yassine) |
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| La vitalité de l’élément féminin au sein du mouvement est telle que l’Etat marocain a jugé bon d’étendre la répression qui touche le mouvement dans sa globalité depuis des décennies, à la section féminine. Plusieurs dizaines de militantes se sont vu arrêtées, durant cet été 2006 ; certaines ont été kidnappées. |
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| Mon procès s’inscrit dans ce sens, dans la mesure où, j’ai transgressé plusieurs tabous en critiquant le régime et en ayant des opinions politiques qui cassent toutes les traditions « sacralisées ». La transgression par une femme de l’omerta politique qui nous a été imposée par les pouvoirs autocratiques est une subversion particulièrement symbolique et importante pour notre lutte en tant que femmes à partir de nos sources religieuses. |
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| Une des militantes, sauvagement réprimée par la DST qui retombe dans des pratiques que l’on croyait révolues au Maroc, a courageusement transgressé cette même loi de l’omerta en « parlant » de son kidnapping dans une société où les femmes non seulement ont un devoir de silence mais sont systématiquement déshonorées si elles ont affaire à la police. |
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| Il s’agit bien d’un renouement avec l’enseignement originel de l’Islam qui voulait la femme actrice sociale et non sujet d’un double verrouillage ; l’autocratie et le patriarcat. |
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| Les modèles promus par les programmes éducatifs de la section féminine sont ceux de ces femmes compagnons à la personnalité très marquée, positive et responsable. Des femmes qui parlent, qui revendiquent, qui négocient leurs places dans la société. La lecture des textes étudiés s’inscrit en porte à faux par rapport à l’idéologie sclérosante construite à travers les âges par un corps d’exégètes qui sapèrent toute dynamique de La Loi islamique. Il est question pour ses femmes de déterrer cette dynamique, d’en comprendre l’esprit et de déclencher une pédagogie libératrice qui fasse sauter tous les verrous et carcans imposés aux femmes par les lectures machistes cumulées à travers l’Histoire musulmane. |
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| Une révolution culturelle |
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| Il faut cependant rappeler et souligner que s’il y a une spécificité féminine de cette réappropriation des textes, il n’est pas question d’une révolte violente menée par un prolétariat féminin contre l’oppresseur masculin ; d’une grande marche des femmes contre les hommes. La révolution est certes culturelle mais s’il y a une rééducation à entamer ; il s’agit de le faire dans une action de restructuration de la société par le bas, hommes et femmes réunis dans une nouvelle conception de la complémentarité. |
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| Il n’est pas question de dresser des camps de rééducation mais d’accompagner nos sociétés sinistrées vers une nouvelle appréhension de leur identité musulmane. La section féminine, consciente qu’un accompagnement dans la conviction passe par le respect partiel de certaines normes traditionnelles a clairement tracé pour objectif l’acquisition de diplômes officiels qui permettraient la maîtrise d’instruments théologiques mais aussi une reconnaissance et une acceptation sociales. |
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| En plus d’un retour en masse aux études des militantes au nom d’une lecture féminine spécifique au mouvement, le projet de former dans les plus brefs délais cinquante oulémas femmes (théologiennes) est un projet qui lui tient à cœur. Le projet est si séduisant pour une jeunesse en quête de repères qui en même temps ne sortent pas de la référence islamique mais rompent totalement avec le schéma de l’islam traditionnel, que le pouvoir marocain le récupéra tout simplement. Le chiffre 50 revient comme une réplique exacte et concerne des « mourchidates » ou directrices de conscience. |
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| Conclusion |
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| Si le pouvoir marocain prend aussi au sérieux ces initiatives féminines, c’est qu’il y a de plus en plus un transfert social de la dissidence en terre d’Islam. Le voile est un marqueur significatif de cette inversion du mouvement qui faisait passer dans le monde postcolonial la libération de la femme par son aliénation au modèle occidental. Le voile qui est surtout un témoignage de foi est aussi un acte hautement politique puisqu’il exprime une triple rupture. C’est à la fois une sorte de réappropriation de sa spiritualité qu’opère la femme en se voilant , une reconquête de l’espace publique puisque le voile est une projection de la sphère privée dans celui-ci et donc une déclaration politique de dissidence contre l’ordre établi ; qu’il soit international ou national. Les clichés qui veulent que le voile soit une marque évidente d’oppression de la femme dans les sociétés musulmanes actuelles sont soit l’expression d’une mauvaise foi évidente, soit l’aveu d’une ignorance de ce mouvement pourtant primordial à comprendre pour ne pas rater le rendez-vous avec une Histoire en marche ; une Histoire qui ne se fera certainement plus sans ses femmes. |
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| * Publié par Quaderns de la Mediterrània |
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