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Réveiller la mémoire
Par Nadia Yassine, 03-03-2007
Dans notre quête de la pureté du Message, il est essentiel d'évoquer la réalité amère des pays musulmans. On a l'habitude de résumer cette décadence en un mot tout simple : fatalisme. "Tant pis pour eux ! C'est de la faute à leur religion qui a fait d'eux quiétistes incorrigibles.", disent les observateurs aux préjugés enracinés, quand il leur arrive de se poser des questions sur cette décadence évidente. En fait, la réalité n'est pas aussi simple que les étiquettes qu'on lui colle.
Un courant de pensée dans les pays islamiques adopte une lecture tout aussi cursive et met tous nos déboires sur le compte de l'Occident qui nous a colonisés et qui nous fait la guerre. Pour ce courant, nous serions décadents parce que c'est la volonté de l'autre, un point c'est tout.
Certes, il est inconcevable de traiter de traiter de nos crises internes actuelles sans tenir compte de notre statut de vaincu par rapport à l'Occident vainqueur et puissant. Celui-ci nous marque jusqu'au sang à preuve les attitudes de nos élites qui sont dressées à perpétuer la domination culturelle de l'occident. La civilisation occidentale représente sans nul doute dans notre réalité coloniale le néon blafard qui nous éblouit et qui guide nos politiques bâtardes et nos littératures suivistes.
Ceci est un fait : la colonisation n'est pas révolue puisque ses effets, loin d'être résorbés, se perpétuent. Nous vivons encore le reflux d'une réalité corrosive, d'un fait historique qui ne se dépasse pas aisément. Les pages de l'histoire ne sont faciles à tourner que dans les manuels scolaires. Dans la réalité, elles sont très lourdes à manipuler et très difficiles à dépasser.
Ni les pays décolonisés qui paraissent libres et souverains ne sont déterminés à couper le cordon ombilical, ni les puissances ex-colonisatrices ne sont disposées à lâcher, comme cela, le morceau. Le lien, donc, est entretenu par une élite fidélisée, créature qui permet à la puissance nostalgique d'être partie pour mieux rester ; clone fade mais efficace, souvent pervers. Après avoir fait office d'ombilic charriant la culture de la race civilisée pour vivifier et entretenir la domination, elle est, de nos modernes jours, l'appendice malade qui aggrave le mal d'un corps dont toutes les fonctions vitales sont déjà défectueuses.
Affligées de tels gothas, quelle chance ont nos sociétés islamiques de figurer un jour au palmarès des nations libres et souveraines; vraiment libres et vraiment souveraines? Quelle chance avons-nous avec cette myopie des sommets qui nous gouverne à vue de nous sortir du sous-développement et du marasme économique qui nous asservit et nous humilie?
Il est compréhensible aussi qu'on relie tous nos maux à l'Occident dans ce contexte de modernisation écrasante ; cette force centripète qui finit par tout entraîner dans un même tourbillon infernal. Les termes de village planétaire ont un parfum champêtre et des accents bucoliques qui chatouillent notre imagination et flattent notre humanisme, mais la vérité de la formule, elle, est à mille lieues de l'image d'Epinal qu'elle suggère.
On comprend donc aisément que l'Occident soit au centre de la perception actuelle du monde. Cette réalité ne doit cependant pas nous faire basculer dans la paranoïa aiguë que ces données risquent de nous inspirer. Rien n'est plus commode mais aussi plus handicapant que de rejeter nos torts sur l'autre et d'expliquer toutes nos tragédies par cette relation de domination, solution de facilité qui perpétue la renonciation à tout effort et entraîne le désespoir.
Il est urgent de revisiter notre histoire et de reconsidérer notre sort déplorable en examinant d'abord nos crises endogènes. La domination subie par le monde musulman est due à un concours de circonstances où l'élément déterminant est la décadence de l'Islam et non la puissance écrasante d'une autre civilisation.
La renaissance de l'Islam passera nécessairement par une autocritique sérieuse. L'avancée se fera lorsque les mythes qui se sont forgés dans les mémoires détournées de l'intérieur encore plus dangereusement que de l'extérieur seront expurgés. Scruter l'histoire avec les yeux de l'objectivité est un exercice bénéfique qui aiderait à secouer les esprits léthargiques et à dépasser les nostalgies maladives. Nos mémoires endommagées et nos identités diluées ont besoin de cette ascèse afin de renouer avec la vitalité que dispense une foi censée être universelle et qui n'est plus qu'un sauf-conduit en usage chez certains politiciens qui protestent avec véhémence en affirmant que nous sommes tous musulmans.
Guérir de notre amnésie entretenue par les pouvoirs déviants reste une gageure à relever. Transmettre le flambeau de la mémoire convalescente nous aidera peut-être à remonter les pentes. Comprendre vraiment nous aidera à nous dégager des décombres, à être utiles au reste de l'humanité à laquelle nous réoffrirons l'Islam comme un baume pour les cœurs meurtris, comme un vent bénéfique qui amène la pluie aux terres arides.
La miséricorde qui habite le Message pourra enfin faire barrage à ce vent de folie qui s'empare de notre monde. Le monde, oublieux de tout, même de l'homme, arrêtera peut-être sa sarabande endiablée, qui nous entraîne, impuissants, on ne sait où. Il tournera alors au rythme de la tolérance, de l'amour du prochain, de la guidance éclairée. Il tournera peut-être alors à nouveau dans le bon sens et à la bonne vitesse.
La chemin qui conduit à ce monde assagi et humain restera pour longtemps encore ignoré puisque ses défenseurs tournent en rond dans leurs impasses politiques, idéologique et économique. De contradictions en démissions, les détenteurs officiels du Message ne le représentent plus de façon honorable. Quel homme sur terre aimerait appartenir à la foi des émirs du pétrole, sinon quelque excentrique en mal d'exotisme sensuel? Quelle femme, tant soit peu renseignée sur l'islam, ne serait pas horrifiée de la pratique soi-disant musulmane des Talibans qui prétendent représenter le "vrai" islam ?
Dans la partie réservée aux médias, nous avons assez souligné que l'image donnée de l'islam est une image à laquelle on ne devrait pas se fier. Cela ne nous empêche pas de penser qu'une oumma qui n'est pas capable de se défendre et de défendre son image mérite ce qui lui arrive. Pour comprendre ce qui lui arrive, justement, il est indispensable pour notre communauté de remonter aux amonts de notre histoire.
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*Extraits du livre "toutes voiles dehors" de Mme Nadia Yassine Pages : 247 à 250 .