Fr    En    Es    ع
Accueil Qui est elle? Contact  
 
Pensée
 Articles et chroniques
 Extraits
 Conférences
 Interviews
 Ils ont dit
 Vos contributions
Evènement
 L'interview évènement
 Lettre ouverte
 Le procès
 Presse et presse
Divers
 Enregistrements
 Album
 Procès en multimedia
Extraits
Au pays de nos ressacs (2/3)*
Par Nadia Yassine, 30-08-2006
L'empreinte de Pharaon
On ne comprendra vraiment la cause de notre déchéance actuelle qu'en remontant loin en amont de notre histoire. On ne s'y retrouvera que si on reconnaît que Pharaon a paraphé celle-ci d'une marque maudite qui n'eut de cesse que de cor¬rompre tout le système. Tant que le pouvoir était au service du Message, nous avancions à pas de géants dans l'histoire; lorsque le processus s'inversa et que les despotes utilisèrent le message à des fins personnelles, les dérapages commencèrent.
Les germes de notre déviance pullulaient déjà au temps de Moawiya. Ils habitaient déjà les somptueux palais de Haroun Errachid ; ils se lovaient dans les replis de ses caftans brodés d'or, circulaient dans les couloirs féeriques de son harem bien fourni. On n'en trouve hélas pas la moindre trace dans les récits officiels d'une histoire qui désormais s'écrivait dans les sérails par des plumes, au pire gavées de dinars, au mieux tremblantes de peur, naturellement acquises aux thèses du pouvoir.
Sans aller jusqu'à soutenir Abdallah Laroui dans toute sa pensée, reconnaissons-lui le mérite d'avoir bien cerné le rôle du chroniqueur. L'historien n'existait pas dans notre patri¬moine culturel, du moins pas avant Ibn Khaldoun. Le chro¬niqueur, selon Laroui, nous rapporte une image plate des réalités:
« (...) L'attitude du chroniqueur à l'égard des événements est toujours la même dit Laroui. Et c'est à partir de ces akhbâr, de ces nouvelles que l'on opère une synthèse presque mécanique¬ment, pour aboutir, selon le penchant d'un mécène, soit à une histoire dynastique, soit à un recueil biographique, soit à l'his¬toire d'une génération d'hommes ou d'un peuple ou d'une aire culturelle, soit encore à une histoire locale ou tribale ou fami¬liale, soit enfin à un index géographique. Nous avons là l'illus¬tration presque parfaite de ce qu'on a appelé avec humour la méthode des ciseaux et du pot de colle.
Il est vrai que, quand on lit l'histoire dans les registres des grands chroniqueurs comme Tabari par exemple, on sent une certaine gêne devant ce débit monocorde de récits qui ne sont reliés par aucun fil directeur, aucune trame historique. A histoire fragmentée, chroniques fragmentées.
On hérite ainsi d'un cumul de récits aseptisés, d'une importance inégale mais présentés sur la même échelle de valeur. On nous apprend par exemple et dans le même style détaché que Soukeina fille de Housseyne avait de très beaux cheveux et que son père eut la tête tranchée par Yazid ibn Moawiya. Cette pla¬cidité, dirait-on, devant la nouvelle nous donne une histoire sans relief, une histoire aseptisée de tout rapport de force. On la perçoit si plate et si floue que les tranches de temps fugitifs qu'on essaya de capter semblent être facilement interchangeables. Abdallah Laroui exprime cette sensation comme suit:
« Dans les notes de beaucoup d'études érudites, dit-il, on fait se côtoyer Balâdhurî. Yâqout, Ibn Khalliqân, Ibn Hâjar, Suyouti, etc, sans jamais ressentir la nécessité de justifier une telle association, présumant que tous les chroniqueurs sont à égales distances de leur sujet. Il arrive qu'on ne tienne même plus compte de la chronologie, Ibn Hâjar est souvent cité avant Tabari (...) à tel point que l'histoire apparaît quel que soit le niveau de synthèse, comme une simple accumulation de récits sur des événements singuliers. »
Toutes ces données - peur, corruption, esprit dispersé des chroniqueurs- font que la perception que nous avons de notre histoire gagnerait à être ramassée autour d'une analyse¬ méthodique susceptible de nous donner un sens, faisant ainsi sourdre en nous un besoin de remonter les pentes. Le meilleur moyen de retrouver les sommets reste encore de connaître les chemins de la descente.
Un repositionnement méthodique qui mettrait le pouvoir au centre de l'histoire nous permettrait de comprendre nos souffrances passées et présentes. On gagnerait certainement à revoir avec plus de sérieux ce que notre Prophète (paix et salut à lui) dit à ce propos:
« Les points d'attache de l'islam se déferont un à un. Chaque fois que l'un se disloquera, les gens s'agripperont au suivant: la première attache qui cédera sera le pouvoir, la dernière sera la prière. »
Cette déclaration a l'avantage d'être claire quant au rôle déterminant du pouvoir dans un système islamique. Le pou¬voir est le point de jonction majeur. Lorsqu'il est dénaturé ou usurpé, il suscite une déchirure à tous les niveaux vitaux de la société. Le mot déchirure convient à la métaphore employée par le Prophète (paix et salut à lui) qui fait allusion à des points de jonction retenant un habit. L'islam est un habit pour la oumma qui, dans un autre hadith, est comparée à un corps:
« Les fidèles dans leur affinité, leur amour mutuel et leur solidarité, dit notre Prophète (paix et salut à lui) sont sem¬blables à un corps qui réagit par la fièvre et l'insomnie lors¬qu'un seul de ses membres souffre. »
Cette solidarité sacrée est l'un des derniers points de jonction mis à rude épreuve par l'effet domino que produit le pouvoir corrompu. Le système d'inégalités qu'engendrent les pouvoirs despotiques finit de lacérer le corps de la oumma. A notre appauvrissement spirituel causé par notre éloigne¬ment progressif des enseignements altruistes et humanistes que recommande l’islam s'ajoutent notre pauvreté tout court pour comprendre ce sens communautaire. A l'aval de notre histoire, les élites, actuellement au pouvoir ajoutent à notre mal par l'individualisme qui les caractérise et pratiquent la politique de l’ « après-moi le déluge ».
Il est urgent de réviser, de comprendre,d'agir si on veut que en plus de l'habit qui s’en va en lambeaux, le corps ne dispa¬raisse, dissous dans l'acide corrosif de l'oubli de Dieu, du non¬-sens et du suivisme aveugle si ce n'est dans un holocauste final.
L'exemple impossible
Ali Lwâzir, explique qu'entre autres facteurs qui permi¬rent au despotisme d'asseoir son autorité et de soumettre à son joug les gens à travers tous ces siècles figure l'idéalisa¬tion à outrance de l'époque des califes éclairés. Dans un paragraphe intitulé « l'exemple impossible », il écrit ceci :
La première représentation a fait des califes éclairés une conscience libérée des lourdeurs terriennes qui plana comme une âme légère dépassant dans la pratique toutes les normes instaurées pour la gestion du pouvoir. Cette représentation a fait des réalisations de cette époque un modèle nimbé de lumière qui surplombe la réalité et par conséquent qui est inac¬cessible et intangible.
En faisant des califes éclairés un modèle unique, on a créé le sentiment de l'impossibilité de revivre le modèle. Cette représentation contribua à soutenir avec succès une réalité qui n'a plus de normes. Nous comprenons vite que cette représen¬tation a créé une mentalité qui appréhende le califat éclairé comme un idéal qu'on ne peut reproduire, un modèle inacces¬sible. Il est donc logique de chercher un autre modèle qui soit accessible et cette alternative à la portée des gens est évi¬demment le pouvoir des Omeyyades et celui des autres formes de pouvoir qui suivirent.
Ainsi, notre amour pour les Compagnons du Prophète (paix et salut à lui) nous porta à en faire des surhommes qui ne se trompent jamais, qui ne peuvent être imités dans leur foi et leur pratique de la justice. On fut porté à voir dans chacune de leurs décisions une action sacrée et une inspiration divine inaccessible au commun des mortels. Aimer et révérer les saints Compa¬gnons du Prophète (paix et salut à lui) fait certes partie de notre foi mais sacraliser leurs faits et gestes au point d'en oublier leur humanité a nui à la progression qui aurait dû être la nôtre.
Cette idéalisation va à l'encontre de l'enseignement du Prophète (paix et salut à lui) et a contribué à encourager les tyrans et à normaliser notre réalité politique où tous recon¬naissent qu'un seul peut décider pour tous. Au nom de cette idéalisation qui ne cadre pas avec ce que le Messager nous a appris, nous avons légitimé les aberrations du «pouvoir d'un seul ». Les Omeyyades auront le génie d'exploiter ce filon jus¬qu'à la lie et s'empresseront d'opposer au « modèle impossible » des premiers très saints califes un « modèle accessible», un modèle réalisable. Tout le monde ne peut gouverner par la vertu comme l'ont fait les califes éclairés mais tout prince peut gouverner par les moyens innovés par le pouvoir en place: la violence et la ruse en l'occurrence.
La défaillance qui colle à cette représentation des choses est d'ordre évaluatif. La première erreur tiendrait au fait que nous ne donnons pas au Prophète (paix et salut à lui) la place qu'il mérite d'avoir dans notre jugement. Sa venue en tant que Messager, sa présence et celle que perpétue son Message au sein de sa communauté est le seul, le premier et le dernier mérite que celle-ci ait. Par conséquent, tout Compagnon, tout membre de la oumma ne peut prétendre à la sainteté qu'en raison de sa proximité avec ce foyer de la miséricorde qu'est l’enseignement du Prophète (paix et salut à lui).
L'autre conséquence, qui est liée au fait que ce pouvoir spirituel du Prophète (paix et salut à lui) ne prend pas fin avec sa mort, est que chaque membre de sa oumma est sus¬ceptible d'accéder à la pureté spirituelle à condition d'observer la voie de celui-ci et que le cœur y soit. Il est même évident que l'absence de contact physique avec notre bien-aimé Prophète favorise des relations privilégiés à en écouter le hadith qui annonce qu'un jour arriveront les frères du Messager: ceux qui croiront en lui sans l’avoir rencontré.
D'autre part, cette vision idyllique du temps où les califes éclairés étaient de ce monde tient à une mauvaise interprétation de la nature de la société créée et voulue par le Prophète (paix et salut à lui). Son enseignement comprend le ¬legs à la communauté d'un esprit de solidarité et de groupe. L'héritage spirituel qu'il laissa à ses Compagnons est un héritage partagé, une force qui ne pouvait être efficace que dans la mesure où l'union prime sur la désunion. Au niveau du politique, surtout à ce niveau-là, le califat n'est point l’ex¬pression de l’individualisme mais aussi bien celui d'un choix com¬munautaire animé par une conscience communautaire. ¬
Un baromètre révélateur
Plusieurs indices permettent de mesurer la gravité de nos dérapages politiques. Le statut de la femme peut être un excellent témoin de cette déviation de la nature du pouvoir et de sa retombée sur les aspects sociaux de notre vie de musulmans. Ce statut est reconnu classiquement, comme étant un baromètre puissant de la décadence ou de la civili¬té des civilisations.
Notre mémoire détournée et manipulée retient pour repè¬re identitaire plus la période abbasside que celle du Prophète (paix et salut à lui). Le règne de Haroun Arrachid flatte notre sentiment d'appartenance et émoustille notre imaginaire col¬lectif. L'évocation de cette époque est toujours liée aux Mille et Une Nuits. Elle est synonyme de faste et de joyaux mais surtout de belles esclaves et d'intrigues de palais. Les programmes scolaires de tous les pays musulmans sont una¬nimes à présenter le règne de ce souverain comme l'apogée de l'Islam.
Cette approche du passé musulman opère une double dispersion.
1. Nous jaugeons l'histoire de l'islam à l'aune des valeurs purement matérielles reléguant les spirituelles dans un coin sombre, faisant de la quête spirituelle une histoire de voca¬tion ou d'originalité.
2. Nous normalisons nos relations intellectuelles et émotionnelles avec un pouvoir qui devrait être sommé de répondre à plusieurs questions quant à sa légitimité et à sa nature.
Cette mystification mine encore plus notre mémoire mitée. Pour ne citer qu'un seul exemple des retombées nom¬breuses de cette constatation officielle désormais enregistrée dans l'inconscient musulman, nous évoquerons le statut de la femme. Nous opterons donc pour une approche en biais afin d'aborder ce sujet qui concerne une oumma où la victi¬me première de sa déchéance est la femme.
Dans l'histoire des civilisations déclinantes, la femme est toujours réputée être le bouc émissaire. Nos sociétés musul¬manes ne font pas exception à la règle. Par souci d'une heu¬ristique que nous gagnerions à développer, il faudrait consi¬dérer les remous vécus par la femme en terre d'Islam comme intimement dépendants de la conception du pouvoir et de son involution de la choura vers l'autocratie.
Le Prophète (paix et salut à lui) vint sortir la femme arabe des limbes de l'histoire pour en faire un être humain à part entière, responsable et prêt à assumer la lourde charge qui incombe à ceux qui font sens dans la vie. Le pouvoir qui vint remplacer la choura, lui, se fit un devoir de gommer les contours de cette société naissante où la femme est l'égale de l'homme dans « l'ordonnance du Bien et le pourchas du Mal », pour encourager une mentalité esclavagiste qui fait de la femme une vulgaire et belle marchandise sur laquelle on spécule.
Le bon vouloir des Princes qui usurpèrent le pouvoir, à partir de Moawiya, alla à l'opposé des enseignements coraniques qui prônent l'abolition progressive de l'esclavage et la promotion du statut de la femme. L'empreinte de Pharaon dans ce domaine est des plus profondes car la première vic¬time de cette dégénérescence par le haut est bien la femme.
La Jahiliya à laquelle le Prophète (paix et salut à lui) est venu porter remède est caractérisée par cet état de profonde ignorance et de perdition de l'homme sans Dieu. L'Ignorance en soi qu'est celle du sens et de l'essence a pour corollaire, toujours, la violence sociale et la loi du plus fort. L'islam est venu créer de nouveaux équilibres et promouvoir de nou¬velles valeurs en dénonçant le despotisme, qu'il ait le visage de la pratique politique ou celui de la pratique machiste. Le lien entre ces deux expressions de l'Ignorance est si fort qu'il engendre une dynamique de cause à effet, claire et nette: la libération de la femme du joug des traditions ne peut être considérée que dans le sens d'une lutte globale visant à éra¬diquer les systèmes politiques archaïques et autoritaires.
Il est aisé de souscrire à cette thèse si nous nous arrêtons au rapport historique entre la détérioration du statut de la femme musulmane et celle du pouvoir. Mais auparavant nous nous arrêterons à l'époque antéislamique. Nous constaterons d'abord que à quelques exceptions près, tous les peuples de la terre avaient la même attitude envers la femme; une attitude faite de méfiance et de défiance, d'attraction/répulsion, comme celle qu'on a envers les forces obscures de la nature.
Ces sentiments se traduisaient de diverses façons, mais le mot d'ordre était toujours la réification de la femme. Chez les Arabes de la Jahiliya, cette chosification était un peu moins abjecte que celle des Romains ou des Grecs, mais elle n'en était pas moins cruelle. On était si jaloux de sa femme-propriété que l'on n'hésitait pas à l'inhumer vivante. La petite fille nouvelle¬ment née était à la merci du pater familias qui avait droit de vie et de mort sur elle. Il l'enterrait même quelquefois dans cer¬taines tribus, par crainte du déshonneur s'il le jugeait nécessaire, sans être ni blâmé ni inquiété, bien au contraire. Beaucoup de tribus sédentarisées, riches et pouvant se passer de son travail social inhumaient symboliquement la femme, quand elles ne le faisaient pas physiquement. La pratique du khidr était courante en Arabie. Le khidr est le mot qui sert à désigner et l'attitude et la maison de la femme qui ne sort jamais de chez elle.
L'exemple de Khadija (que Dieu la bénisse), femme libre et maîtresse-femme, première épouse du Prophète et premier soutien à sa cause, n'était pas monnaie courante dans la noblesse qoraychite dont elle faisait partie. Ce n'est certai¬nement pas une coïncidence pourtant si elle est choisie par Dieu pour être sur la route du futur Messager (paix et salut à lui). Coïncidence et accident non représentatif de l'image de la femme prônée par l'islam, diront les non-croyants; prédestination, dirons-nous, qui sert à prouver que la femme que l'islam désire est loin d'être la chose des califes et des hommes mais un acteur actif du déroulement de l'histoire.
Il est révélateur aussi que l'année de la mort de Khadija (que Dieu la bénisse) est déclarée par la Communauté des musulmans en ce temps-là comme « l'année de la Tristesse. » Chose peu commune dans une société que Omar (que Dieu le bénisse) reconnut comme profondément misogyne: « Nous faisions très peu de cas de la femme avant l'islam », dit-il. Ce Omar qui, avant sa conversion à l'islam, enterra sa fille, cet homme qui reconnut la nature machiste de sa société et dont les femmes se cachaient derrière le dos du Prophète (paix et salut à lui) est le même qui nomma lors de son man¬dat une femme à la tête de l'intendance d'une grande ville.
Ce changement est le fruit de l'éducation dispensée par le Prophète à la communauté. Le Messager de l'islam avait réussi à faire sortir progressivement les hommes de la prison de leurs vices, de leurs habitudes, de leurs us et coutumes néfastes. Laissés à leur libre cours, les penchants naturels engendraient et animaient des forces destructrices régissant une société où le plus faible n'avait pas de place, où la loi du plus fort est la seule règle. Le plus faible n'ava1t qu'une alter¬native, se soumettre ou trouver pour échapper à un sort peu enviable des voies tortueuses faites de haine, de trahison, de mal-être et de ruse.
La Jahiliya, c'est aussi cette société de défiance et de vio¬lence exacerbée par le manque et le besoin, société où l'hom¬me vit en soumettant la femme à sa force physique, où la tribu écrase la tribu, où l'homme combat l'homme, où la bar¬barie triomphe. Mohammad (paix et salut à lui) vint guider les Compagnons et les Musulmans par la force de l'amour et les libérer de ce cercle vicieux de violence et d'égotisme. Il ne s'en comportait pas moins en pédagogue soucieux de progresser sans ruptures brutales, sans traitements de choc traumatisants.
La douceur était plus de mise que jamais sur ce terrain miné du statut de la femme, notre Prophète (paix et salut à lui) savait les Arabes très pointilleux à ce sujet. En donnant l'ordre aux Compagnons de laisser les femmes aller à la mosquée, il posa un véritable cas de conscience aux Musulmans. Le souci d'obéir au Prophète (paix et salut à lui) et à son enseignement provoqua une dynamique de libération de la femme et sa pro¬motion d'état de chose à celui de citoyenne et d'actrice.
Si on considère que la mosquée était le cœur même de la communauté naissante, son lieu de culte, mais aussi le lieu de la concertation et de la vie sociale, on comprendra la por¬tée de cette recommandation qui semble à première vue ano¬dine. Le Prophète (paix et salut à lui) introduisait la femme par la grande porte dans un champ social réservé jusqu'ici exclusivement aux hommes. Auparavant, la femme n'existait pas sur ce champ puisque la vie de société consistait à faire la guerre souvent, à faire du commerce aussi: ce qui reve¬nait au même, vu l'insécurité vécue par les caravanes dans un désert où la razzia était chose courante. Le Message de paix avec Dieu et avec l'Autre faisait de la femme une parte¬naire de l'homme dans une société de confiance naissante.
Inciter la femme à être présente à la mosquée, c'était d'abord un gage d'égalité devant Dieu qui la recevait dans Sa Maison au même titre que l'homme. La femme, non seulement s'emparait de l'espace public et des moments qui n'appartenaient qu'aux hommes mais intégrait l'espace sacré en étant l'hôtesse de Dieu.
Ce qui gênait plus certains Compagnons dans ces trois acquisi¬tions, c'est sans doute, que les prières du fajr (aube) et du 'icha (la nuit) se déroulaient à des heures où il était inimaginable de laisser circuler des femmes dans une société particulièrement chatouilleuse sur les choses de l'honneur.
La communauté vivait alors une transformation constan¬te ; elle s’habituait à l'obéissance aux conseils du Prophète qui font partie de la Loi islamique puisque: « Il ne dit rien qui ne vienne de Dieu. ».
Une femme libérée et responsable
Le Message façonna une génération de femmes dont Aicha (que Dieu la bénisse) est le symbole par excellence ; une génération de femmes responsables et libres. L'islam a éduqué des femmes sublimes connaissant aussi bien leurs droits que leurs obligations, comprenant parfaitement leurs rôles dans la mise en œuvre de cette société de confiance. Elles s'emparèrent de ce don du ciel qu'était leur humanité enfin reconnue, leur dignité, avec une force admirable.
On eut ainsi des figures de proue telle que Oum Haram. Cette grande dame de l'Islam, pour ne citer qu'elle, ne se contenta plus d'investir l'espace public en tant que croyante responsable à part entière de la vie communautaire comme tout musulman et musulmane. Elle n'hésita pas à demander au Prophète (paix et salut à lui) de supplier Dieu afin qu'elle meure avec un groupe auquel il avait prédit le martyr sur des terres lointaines. Le Messager (paix et salut à lui) trouva normal de répondre à sa demande. Des dizaines d'exemples de disciples femmes du Prophète pourraient être évoquées.
Il est intéressant aussi de noter que si le Paradis a été promis expressément par l'Envoyé de Dieu (paix et salut à lui) à dix hommes de son entourage, il le fut pour vingt femmes. Quand on sait ce que représente cette promesse aux yeux d'une société se définissant d'abord comme tour¬née vers la Vie Dernière, le statut de la femme prend toute sa signification.
Aïcha, cette personnification par excellence de l'islam, a marqué et marquera encore pour l'éternité notre mémoire. Si les Compagnons lui vouaient un respect particulier, c'était sans doute parce que le Prophète (paix et salut à lui) lui por¬tait un amour singulier mais cela n'était pas la seule cause de leur admiration. Aïcha avait une personnalité et une intel¬ligence hors du commun. D'une précocité légendaire, elle avait été initiée par son père à la généalogie arabe et figurait parmi les érudits de la langue et de la littérature arabes. Un grand nombre de hadiths ont été mémorisés et transmis par elle aux Compagnons qui venaient sans complexe la consul¬ter au sujet des questions théologiques les plus délicates…
La famille étant un cadre déterminant dans l'édification de la personnalité, on comprend que la relation de Aïcha avec ses parents ait été privilégiée. Sa naissance au sein d'une des rares familles musulmanes acquises à l'islam sans restriction lui permit de grandir dans une ambiance où la femme n'était plus la petite chose de l'homme sexiste et machiste. Abou Bakr, son vénérable père (que Dieu le bénisse) était réputé pour son caractère très doux, sa nature très proche de la fitra et sa confiance absolue dans les premières déclarations du Prophète (paix et salut à lui). N'était-il pas assidik? assidik est un terme désignant une sorte de superlatif; le confiant à l'extrême -serait une bonne traduction. N'était-il pas le Compagnon par excel¬lence reconnu comme tel par le Coran même qui relate sa fuite en compagnie du Messager lors de sa fuite de La Mecque?
Assidik, confiant dans les prescriptions de Mohammad (paix et salut à lui), n'hésita pas à répudier pour toujours cette vision typiquement arabe de la fille malédiction. L'amour qu'il portait à sa fille Aicha était émouvant. On nous rapporte qu'un jour que Aicha lui tenait compagnie il parla de Omar Ibn Khattab en ces termes:
« il n'existe point sur cette terre quelqu'un que j'aime comme Omar. »
Se reprenant parce que Aicha sans doute avait dû faire un geste de désapprobation, il s'exclama:
« Qu'ai je dit?». Aicha, vive comme à son habitude s'em¬pressa de répéter sa déclaration. Il se reprit aussitôt pour lui prouver l'amour qu'il éprouvait pour elle: « Je voulais dire plus sympathique à moi que Omar; ce sont mes enfants qui sont plus proches de mon cœur. »
Cette tendresse d'un père pour sa fille est une preuve crian¬te de sainteté dans une Arabie aux mœurs rêches et acérées au point d'en être mortelles pour la femme. Abou Bakr était le digne disciple du Prophète (paix et salut à lui) qui lui, n'hésitait pas à manifester en public son grand amour pour ses filles et notamment pour Fatéma (que Dieu la bénisse). Il avait coutu¬me de se lever pour lui céder sa place, allait vers elle tout sou¬rire pour l'embrasser sur le front ou lui baiser la main.
Le Prophète était alors en train d'inaugurer une nouvelle ère pour la femme, l'ère du Message, ce Message qui dénon¬ce les pratiques inéquitables subies par les opprimés du sys¬tème, que ce soient les esclaves ou les femmes:
« Quand on annonce à l'un d'eux la naissance d'une fille, le visage de celui-ci se noircit et son cœur se serre. L'épar¬gnera-il (le bébé) au prix de la honte ou l'ensevelira-t-il sous terre? Combien est exécrable leur jugement. »
Un autre verset évoquant le jour du Jugement Dernier dit:
« Et quand l'enterrée vivante sera questionnée, quel crime lui aura-t-on reproché pour la tuer ? »
Ainsi, grâce au Coran et à l'enseignement pratique du Prophète (paix et salut à lui) dans sa Sounna, la commu¬nauté développa doucement une nouvelle perception du rôle de la femme en la considérant comme l'égale de l'homme aux yeux de Dieu et de son Messager (paix et salut à lui). La spé¬cificité de son statut ne la distingue que dans la mesure où sa fonction familiale et sociale l'appellent à des devoirs diffé¬rents de ceux de l'homme; ce qui ne suppose aucunement une différence d'essence ou de dignité.
L'élan pris par la femme du temps du Prophète continue¬ra avec l'avènement du califat. L'histoire nous relate des por¬traits de femmes de tête et de cœur qui prirent le relais de la génération des sahabiates. Nous avons d'innombrables tabi'iates à la personnalité marquante, concourant avec les hommes dans le domaine du savoir et participant à la vie sociale en tant qu'actrices de l'histoire. Des noms lumineux traversèrent l'histoire des musulmans laissant dans leur sillage un éclair d'espoir et une preuve évidente pour les générations féminines à venir de l'estime dans lequel l'islam les tient. Aicha bint Talha, Fatéma bint Sirine, Soukeina bint Housseyine, Rabiâ Adaouya et tant d'autres. Ces femmes entières participaient activement à la vie de leur commu¬nauté, marquant de leur empreinte l'histoire de la libération de la femme amorcée par le Prophète (paix et salut à lui), libération réconciliant la femme avec Dieu, sa foi et son rôle de bâtisseuse d'avenir.
* Extrait du livre « TOUTES VOILES DEHORS », p291 – 302.