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Au pays de nos ressacs (1/3)*
Par Nadia Yassine
Un héritage très lourd
Il est ainsi des concours de circonstances qui préludent à des tournants spectaculaires de l'histoire. Ces moments car¬dinaux, ces instants culbuteurs, ces points axiaux dans la progression de l'histoire vous aspirent et vous font basculer dans un mouvement que nul ne peut arrêter, que nul ne peut éviter. Ce temps axial dans l'histoire musulmane est désigné à juste titre par la période de la fitna koubra qu'on peut traduire littéralement par « La plus Grande Épreuve »
Notre sens critique, à nous autres musulmans, étant anesthésié par des siècles de pratique despotique, nous ne saisissons plus les effets néfastes et décisifs de cette période cruciale. Notre analphabétisme actuel n'arrange pas les choses. L'érosion, voire la corrosion, exercée sur nous par nos systèmes politiques à l'antipode de la choura nous a ren¬dus mentalement lisses. Nous avons été dressés pour ne plus avoir d'opinions. Plus les siècles avançaient; plus notre communauté grandissait en nombre, plus son esprit d'ini¬tiative et de créativité rétrécissait comme peau de chagrin.
Plus les temps allaient de l'avant, plus nous nous sou¬mettions aux logiques politiques de systèmes où un est tout et où tous ne font qu'un au service des vices et (très rare¬ment) des qualités de ces demi-dieux par autodéfinition qui se relayaient au pouvoir pour nous abrutir. Forcément la décadence nous attendait au tournant. Celle de l'humanité aussi puisque nous étions censés lui transmettre le Grand Message donnant sens à la vie et à la mort, au passage de l'homme sur cette planète. Nous avons failli à notre rôle et toute la terre en souffre désormais; jusqu'à la biosphère qui proteste et réagit énergiquement.
La manie que l'on a de minimiser le dérapage au niveau du pouvoir prouve la réussite totale de cette «fardiya» (pouvoir d'un seul) inaugurée par les Omeyyades. L'idéologie mystificatrice qui a depuis longtemps germé dans nos esprits détournés a complètement triomphé puisque la mise en question du pouvoir politique, en place de nos jours, est un tabou insurmontable, la chasse gardée d'un seul ou de quelques uns. Nous avons à la longue accepté d'être les objets dociles de la tyrannie, sans ressentir le moindre malaise moral.
Il est vrai que l’arme la plus efficace aux mains de tout pou¬voir usurpé est la terreur systématique. La machine est main¬tenant si bien huilée que le monde musulman n'a même plus besoin de cerbères à la solde de ses potentats pour le mettre sur le droit chemin (de la soumission inconditionnelle à qui détient le pouvoir). Nous avons fini par totalement intérioriser l'obéissance sacrée due à un pouvoir de droit divin et nous pratiquons désormais notre autocensure sans que le tyran ait besoin de nous rappeler à l'ordre. La dictature n'a même plus besoin d'user de ses grands moyens: nous sommes tous can¬didats à la médiocratie, prêts à coopérer de manière plus roya¬liste que le roi.
Le pouvoir déviant a assassiné la choura. Quelques années après A1i, on ne trouve plus trace de la dynamique amorcée par les califes éclairés à l'époque où la participation du citoyen était de règle, où la liberté d'expression était de mise. Il ne restait plus sur la scène de l'Islam que des tortionnaires tels que Zyad ibn Abih, Lhajjaj, Ibn houbeyra et autres sadiques au service d'un pouvoir aux dents longues, résolu et sans principes à part celui de durer. Des milliers de cadavres pourrissaient dans ses placards, l'absolutisme durait, mordant dans la chair de la communauté, laissant des traces indélébiles au plus profond de l'âme populaire, provoquant des ravages. Al Moulk Laâd (La monarchie mordante) avait été annoncée par le Prophète dans un de ses hadiths prémonitoires.
Ainsi alla la communauté ; de massacre en massacre, de démission en rémission, de torture en trahison. La secousse psychologique était si forte que nous en percevons encore dans nos chairs l'intensité; encore maintenant, encore au vingt et unième siècle. Au fond des cœurs une oraison funèbre éternelle : Houssayne, Houssayne, Houssayne chan¬tent en pleurant encore aujourd'hui les chiites. Houssayne, Houssayne, Houssayne répondent en écho les cœurs de sun¬nites qui savent pertinemment l'amour immense du Messager (paix et salut à lui) pour ce petit-fils que lui a donné sa fille Fatéma Zahra (que Dieu la bénisse).
Les biographes reconnus de la communauté nous rappor¬tent l'image attendrissante de ce père, de ce grand-père qu'était le Prophète (paix et salut à lui), fondant de tendresse pour ses petits-enfants. On nous rapporte qu'il continuait tranquille¬ment sa prière avec sa petite-fille Oumama qui jouait à lui monter sur les épaules alors qu'il était prosterné. Il la gardait, juchée sur ses saintes épaules.
On nous rapporte aussi que l'Envoyé de Dieu (paix et salut à lui) aimait à embrasser Houssayne et Hassan et à les serrer dans ses bras, sur son très saint cœur. Les Compagnons remarquaient la lueur de l'amour dans ses yeux lorsqu'il les regardait jouer et se mouvoir devant lui.
Les Sunnites - et pas seulement les Chiites - savent que les recommandations du Prophète sont très claires concer¬nant les Al Lbayt, ses descendants.
« Dis (aux fidèles) ; je ne vous demande aucune rétribution (pour mes révélations), sauf l'amour de mes proches (et des¬cendants) », dit le Coran.
Pour cela, l'assassinat des petits-fils du Prophète laisse¬ront des stigmates qui marqueront profondément les cœurs et la mémoire collective de la oumma. Karbala' en lettres de sang reste vivant dans chaque conscience musulmane, en lettres de feu, en douleur et en amertume. Épreuve sans nom 1 Grande Épreuve !
S'étant d'abord retiré à La Mecque, Houssayne qui avait refusé de faire acte d'allégeance à Yazid, que son père Moawiya avait imposé à la communauté, se mit en marche en 680 pour Koufa. Il comptait des partisans et des sympa¬thisants dans cette cité irakienne qu'il décida de rejoindre avec toute sa famille et quelques amis afin de conduire le soulèvement contre ce pouvoir qui ne jouissait d'aucune légi¬timité. Le 10 octobre 680, après avoir en vain mené des trac¬tations pendant une semaine avec le commandant des troupes omeyyades accourues pour lui barrer la route, Houssayne, le petit-fils du Messager (paix et salut à lui), fut massacré et tomba en martyr de la grande cause.
Beaucoup de ceux qui prétendaient le soutenir se rétrac¬tèrent et leur excuse est éternisée dans les registres de la haute trahison humaine: « Nos cœurs sont avec toi mais nos épées sont au service de Yazid. », dirent-ils. Leurs épées transpercèrent sans merci le corps de notre Houssayne bien-aimé, le petit-fils du Messager, le fils de Fatéma Zahra et de Ali. Sa ressemblance physique saisissante avec son très vénéré grand-père n'empêchera pas ses ennemis de ramener sa tête coupée sur le bout d'une lance comme un vulgaire trophée de chasse. Les femmes de la famille de Houssayne, les belles Hachémites furent ramenées, la tête dévoilée et, dans leurs cœurs déchirés, la peine infinie d'avoir perdu tous les hommes de leur famille. Elles vécurent l'humiliation immense de voir les yeux des marchands d'esclaves les regarder avec convoitise, ne pouvant pas réaliser qui elles étaient vraiment.
Déchirements
La procession funèbre marche encore dans notre histoire ayant figé l'atrocité de ce jour dans l'éternité de notre imaginaire.
Cet événement majeur fut à l'origine des grands schismes de l'Islam. C'est à partir de ce moment crucial que se déclen¬chèrent tous les extrémismes. Une démence véritable s'empa¬ra de certains segments de la communauté. L'islam étant un système global imbriquant le domaine politique aux autres domaines, les secousses politiques impliquèrent par la force des choses des secousses théologiques
Il y eut une broderie extraordinaire d'avis théologiques autour d'un événement politique sur lequel les positions auraient pu être ponctuelles. Le temps des désordres étant toujours profitable aux opportunistes, aux amateurs de pêche en eaux troubles, il se développa donc des courants d'idées allant des plus raisonnables aux plus farfelus. Si, dans cette vague de révoltes et de mitoses, certaines étaient justifiables et raisonnables, beaucoup étaient l'expression d'une réaction émotive démesurée. On verra par exemple la naissance du murjisme, des azraqites, des zanadiqas et de bien d'autres extrémismes; un extrémisme en appelant un autre, un extrémisme répondant à un autre.
Recenser ces diffractions n'est pas le but de cet intitulé, d'autant plus que la manipulation à des fins politiques du discours concernant celles-ci est certaine. Il est surtout question ici de souligner que cette période était décisive dans la configuration des concepts et des attitudes .actuels, eux mêmes déterminants dans la pensée des musulmans.
Épreuve, Grande Épreuve, douloureuse! déchirante! Deux courants allaient se dégager dans cette implosion face à ce dérapage du pouvoir: le Chiisme et le Sunnisme.
On a coutume chez les Sunnites de tirer un voile pudique et de refuser de parler de cette période autrement qu'en empruntant des détours logomachiques sinueux. Condition¬nés par le souci très louable de rester neutres au sujet de ce qui s'est passé entre les Compagnons du Prophète par amour pour lui (paix et salut à lui), certains Sunnites ont choisi un silence qui confine parfois à la bêtise et fait le jeu d’un despotisme peu scrupuleux.
L'éthique musulmane est une éthique essentiellement basée sur le respect: respect de soi, respect de l'autre, respect de l'environnement, et surtout respect de notre Prophète (paix et salut à lui), respect des Compagnons et de ceux qui nous ont précédés dans la Voie de Dieu. Cette révérence envers les anciens est le témoignage d'une union de cœur à travers les âges, qui se conjugue à celle que nous vivons à travers les frontières avec tous les musulmans. Notre foi est indéfectible de cette fusion spirituelle. Là est le cœur de notre éthique musulmane.
La question que devraient se poser les Sunnites est la sui¬vante: où s'arrête l'éthique et où commence la politique?
Les Chiites, quant à eux, adoptent une attitude à l'anti¬pode de celle des Sunnites et excluent tous les Compagnons du cercle spirituel assimilant les dernières générations aux premières dans une alchimie mystique. Ils ne reconnaissent aucune ascendance aux Compagnons, hormis Ali et un nombre restreint d'amis du Prophète (paix et salut à lui), se privant ainsi d'autant de sources de lumière spirituelle qui émanent de ces saints hommes.
L'émotion très forte de l'assassinat d'un Ali particulièrement bien-aimé par le Prophète (et par les Sunnites aussi d'ailleurs), et les assassinats de ses deux fils, petits-enfants du Messager, transformèrent la logique de l'amour en une logique de haine. On hait Yazid, fils de Moawiya, et on maudit rétrospectivement tous ceux qui l'ont précédé au pouvoir, même quand il s'agit de géants comme Omar et Abou Bakr. Inconsolables de la tragé¬die de Karbala', les Chiites traduisent leur chagrin par un rejet en vrac de tous les Compagnons. Peu nombreux sont ceux qui trouvent excuse à leurs yeux.
Il faut dire que le choc émotionnel était d'une telle inten¬sité que des siècles n'ont pas réussi à atténuer les douleurs. Les Chiites qui frappent dans leurs fêtes religieuses leurs poitrines avec douleur pleurent celui que nous pleurons tous: Houssayne, le descendant illustre de notre Prophète (paix et salut à lui). Parmi eux, il y en a qui se punissent encore après tous ces âges de ne pas l'avoir défendu en se mortifiant dans le sang et les larmes.
La mystique chiite même est une mystique de colère: colère contre tous les Compagnons et sacralisation frisant la déification parfois de la famille de l'Envoyé (paix et salut à lui). C'est encore là l'expression de cette fusion spirituelle de la oumma qui défie la dimension temporelle mais la haine des Compagnons inhérente à la foi chiite altère la pureté de leur amour pour la famille restreinte du Prophète. À la sacra¬lisation sunnite de ce qui aurait dû être une fonction tempo¬relle comme une autre (le califat), les chiites opposent la sacralisation du pouvoir spirituel des imams. A la force de l'épée, ils opposèrent, durant tous ces siècles passés, la force de la suggestion spirituelle.
Voilà où nous en sommes encore.
Penser qu'un jour la synthèse totale pourrait se faire entre le Sunnisme et le Chiisme est une douce fiction puisque nos blessures sont du genre à laisser de grosses cicatrices. Tenter de se rapprocher au maximum en profitant des points forts de part et d'autre reste très possible. Le Sunnisme a un trésor à offrir et qui est cet amour inconditionnel des Compagnons; le Chiisme offre un capital de dissidence qui insufflerait une nouvelle vie à l'esprit ronronnant des masses sunnites. Ce n'est certainement pas un accident si le Hezbollah appartient au chiisme et si la révolution iranienne est chiite.
Si le Sunnisme va de pair avec une capitulation devant le despotisme, le Chiisme est d'abord l'incubation d'une colère dévastatrice. Une troisième voie s'impose désormais. En attendant, nous subissons, aujourd'hui plus que jamais, le poids de notre très lourd héritage historique.
* Extrait du livre « toutes voiles dehors », pages 285 à 291.