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Je revendique mon procès
Nadia Yassine, le 14 mars 2006.
Article publié le mardi 14 mars 2006, quelques instants avant le début du procès.
Le makhzen, toujours très intelligent et cultivé et démocrate et aussi fin qu’un éléphant dans une boutique de porcelaine a trouvé un subterfuge afin que je ne vienne pas à l’audience. Le parquet s’est débrouillé pour que ma convocation se perde dans les sinuosités bureaucratiques qui, si elles sont tout à fait normales dans les procès de droit commun, deviennent une grosse ficelle dans le cas de mon procès. Il paraît qu’ils ne connaissaient pas mon adresse.
J’ai donc décidé de refuser au Makhzen l’opportunité de faire de mon procès un procès de droit commun où les convocations se perdent ou sont prises pour un papier à joint par quelque commis analphabète coopté à coups de corruption. Je lui refuse de m’emprisonner dans un contexte purement juridique. J’irai au tribunal parce que ce procès est un procès politique et le peuple marocain ainsi que sa liberté sont concernés par cette comparution.
Nous qui prônons la fuite en avant dans la non-violence décidons qu’il n’est pas question de rentrer dans cette magouille juridique.
Je revendique donc ce procès et y tiens absolument, d’abord par respect et amour à ce peuple que l’on prend pour un troupeau de moutons ; ce peuple auquel on refuse les droits basiques comme celui de la liberté d’opinion ; celle de dire tout haut tout ce qui l’inhibe et l’empêche de trouver une place au soleil de la dignité.
Je revendique ce procès par soutien aussi à une presse libre et responsable qui se voit muselée et traînée en justice.
Il est grand temps que nous apprenions comme nous l’a suggéré Omar Ibn al Khattab de crier à pleins poumons « Non » à la face de l’injustice, à l’humiliation, à l’arbitraire, à l’arbitrage et à d’autres archaïsmes commis au nom d’un Islam qui s’en défend.
Je revendique ce procès pour que l’on comprenne enfin quel est ce pays, quelle est cette gouvernance, quelle est cette absurdité, quel est ce chaos qui nous entoure.
Je revendique ce procès pour démasquer un faux Etat de droit
Je revendique ce procès car il nous faut absolument instaurer un vrai Etat de droit en payant de nos libertés, de notre temps, de nos vies s’il le faut.
Je revendique ce procès pour que vivent libres nos enfants, pour que vivent forts nos enfants, protégés de toutes les dérives, pour que vivent tout court nos enfants.
Je revendique ce procès par amour à mes enfants, à mes petits enfants et aux enfants du peuple quitte à aller en prison.
Je revendique ce procès par Amour aussi et surtout pour Dieu et son Prophète qu’on a trahi et éclaboussé en disant que l’autocratie est dans la nature de l’Islam.
Mon procès est un espace où l’on devra expliquer à l’histoire pourquoi est ce qu’on n’aurait pas le droit de réfléchir, de réagir, de reconstruire.
J’irai encore une fois, si Dieu veut, avec mon bâillon devenu symbolique mais il ne sera pas seul, des centaines, des milliers de bâillons feront parler le mien.
A ma première comparution, j’ai enlevé le bâillon devant la cour parce que j’avais encore une petite lueur d’espoir en un juge à la conscience libre et indépendante. Comment retrouver cette confiance en une cour qui ne respecte ni vos droits ni le droit tout court…. ?
Je revendique mon procès mais je n’enlèverai pas mon bâillon devant la cour parce qu’elle devra mériter que je le fasse …