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Un toast au leurre
Najia Rahmani, le 05/03/2006
Depuis mon adolescence, j'entends deux voix intérieures. Elles dialoguent, se chamaillent et quelques fois s'entretuent même. Elles ne sont jamais d'accord, elles ne se réconcilient jamais. Je suis toujours leur victime préférée.
L'une d'elles, c'est une voix fluette et basse, elle est censée représenter mes aspirations, mes goûts, mes hobbies, en bref mon Moi. Je l'ai surnommée "Hachouma", prénom qui à mon humble avis a une connotation des séquelles des 14 siècles de décadence.
(" Hachäma" en arabe c'est : briser en mille morceaux et puis phonétiquement il me rappelle le mot "hchouma", mot qui m'a été si souvent répété qu'il me colle à l'esprit). Je la plains, j'ai pitié d'elle et je l'aime bien, c'est pour cela que je lui ai donné un diminutif : "Hchichima"
L'autre voix, elle est rauque, archaïque, elle a été implantée en moi à force de propagandes, de dictature, de nomenclature du "régime", en bref à force de makhzénizme. Je l'ai surnommé "Mgardef", et je suis sûre que si vous êtes marocain vous n'avez pas besoin d'explications.
Ce matin au petit déjeuner Mgardef et Hchichima ont encore eu une prise de bec, ce qui m'a valu un toast tartiné au leurre.
- "J'aime bien le beurre, mon taux de cholestérol est normal et puis je ne veux pas avoir une carence en vitamine A, je peux me permettre un toast au beurre!", se hasarde à dire Hchichima
- Pas question répond Mgardef, c'est du leurre pour l'heure et pour tous les repas.
- Non s'il vous plaît, implore Hchichima, j'adore les épinards au beurre, je rêvais d'être Popeye, d'être forte et de délivrer Olive.
- Forte! Délivrer! Raison de plus pour te mettre sous « régime », tartine ton toast en silence, lui intima Mgardef.
J'obtempère, et docile, je m'applique à les écouter en tartinant.
Mgardef doit réciter sa leçon sur la D.H.I.N, Hchichima lui a inversé l'ordre des lettres, l'ordre n'a jamais été le fort de Hchichima, c'est Mgardef qui a une relation intime avec les ordres. Heureusement comme il est simple d'esprit, il ne s'en est même pas rendu compte.
Pour Hchichima comme pour tout marocain DHIN (tartiner) a toute une histoire, c'est un mot aux multiples significations.
Ça peut signifier huiler les rouages administratifs pour avoir un papier, entendez : corruption, et là ça devient un épithète du « régime ».
Ça peut aussi signifier, dire le contraire de ce qu'on pense, entendez: mensonges…
- Eh ! De quoi je me mêle! Qui t'a dit de philosopher, crie Mgardef remettant Hchichima à l'ordre. Femme, tais-toi et écoute, c'est moi seul qui ai droit à la parole. Tu n'a pas retenu ta leçon : sois belle et tais-toi.
- Oui monsieur le "mkhezni", je m'excuse.
Mgardef continua à réciter sa leçon:
- On a privilégié des chantiers : celui de la condition de la femme à travers la révision du code de la famille – Hchichima tu es une femme, tu dois être contente non? On a délivré ta petite olive – et celui de la réparation des « années de plomb », avec l’installation de l’« Instance Equité et Réconciliation ». Tu t'es bien régalée avec les coquilles d'équité yak ?
- Mais, Mgardef, elles étaient vides les coquilles.
- Bien sûr qu'elles étaient vides et elles seront toujours vides, si vous croyez qu'en plus on va vous les servir garnies, ils les ont dégustés à votre place. Eux ils sont des adeptes du vide pour vous : tête vide, caisse vide, parole vide, discours vide… et ils vous lancent même dans le vide. Mais attention, pour eux c'est du plein : panses pleines, bourses pleines et ainsi ils s'en mettent plein dans les poches...
Ça donne matière à Hchichima pour rêvasser: en tout cas ma tête, elle n'est pas vide. On me la remplit de balivernes tel que : le gouvernement marocain compte mener une lutte sans merci contre la mendicité « professionnelle » qui a pris des proportions démesurées dans le pays, déclaration d'un certain ministre du Développement Social, de la Famille et de la Solidarité. Il a indiqué que le gouvernement ne peut fermer les yeux sur le phénomène, invitant la population à ne pas céder au « chantage » et à la « compassion ». C'est toujours nous les fautifs, pourquoi avoir le cœur fragile et faire l'aumône? C'est toujours comme ça: « si le minaret s'effondre punissez le coiffeur ».Pour enrayer le fléau de la mendicité ayez un cœur taillé en pierre, pas question de parler de chômage ou de pauvreté. Hier Mgardef m'avait expliqué que ce sont de vilains menteurs ces mendiants. Ils font exprès de se montrer aux caméras de télévision portant des haillons et exhibant leur handicap.
Mgardef reprend, cette fois violemment. Il donne l'ordre à Hchichima pour qu'elle écoute sa récitation et pour qu'elle ne l'interrompe pas continuellement.
- On doit se mobiliser pour enrayer les bidonvilles, terrains propices à l’aggravation des problèmes d’analphabétisme et de chômage, c'est là où sévissent les manifestations les plus criantes de l’exclusion sociale, de la délinquance et de la misère. Ceci doit être placé sous le signe d’ « une citoyenneté réelle et agissante ».
Hchichima est sidérée : c'est toujours sur notre dos, nous autres pauvres citoyens, que ça retombe. Pourquoi devrions nous trouver seuls, des solutions à tous nos maux?
- Femme, tu as encore osé parler, décidément tu mérites d'être jugée, je ne te laisserai pas franchir les « frontières ». Mgardef est vraiment exaspéré, hors de lui, il crie : Oser dire « pauvres » ? Qui parle de pauvreté, ces menteurs du PNUD qui ont classé le Maroc au 125° rang de l’indice de développement humain sur 177 pays, et qui sont allés raconter qu'un marocain sur deux est analphabète. Wellah mayhechmou ! Non, n'est-ce pas chez nous que les diplômés chômeurs s'immolent? Leur nombre est tellement grand qu'on peut se permettre d'en sacrifier quelques uns. Et il est où l'analphabétisme?...
Eh oui, voila c'est mon repas du matin, c'est comme ça qu'on me tartine mon toast au leurre, c'est comme ça que j'avale leurs bobards, que j'ingurgite leur « non crédibilité » et que je m'intoxique avec leur « navets ». C'est comme ça tous les jours et c'est comme ça pour tout les repas.
Il y'en a marre, presque un demi siècle que je suis sous le même « régime », je deviens anorexique mentale, eh pas la peine de te retourner dans ta tombe M. Freud, c’est une nouvelle psychopathologie "made in Morocco". Il y a même des chances qu'elle y sévisse d'une façon épidémique.
Je n'en peux plus, je ne veux plus avaler de couleuvres. C'est devenu vraiment indigeste. Si vous avez réussi à lyncher votre Mgardef, je vous serai reconnaissante de me décrire de quelle façon vous vous êtes pris sans être pris en flagrant délit de décodage … S.O.S.