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Justice et Spiritualité : théorie et pratique (2/2)
Nous publions ici la deuxième partie du texte de la conférence que Mme Nadia Yassine devait donner à Berlin le 21 février 2006, au colloque organisé par le "ZMO", si elle n'avait pas été interdite de quitter le territoire par les autorités marocaines, à l'aéroport Mohamed V le 20 février 2006.
Deuxième partie: La Pratique
Le défi pour le mouvement Justice et Spiritualité est de conjuguer le renouveau au niveau du spirituel et celui au niveau du sociétal. Il est important de noter que le fait qu’une théorie de base régisse toute notre action implique donc l’évidence d’une certaine praxis. Cette théorie de base consiste en une trentaine d’ouvrages.
Le mouvement qui fut créé dans les années 80 partage donc ses programmes entre une pratique spirituelle très poussée et une résistance au pouvoir en place. Il choisit de prime abord de se constituer en association et refuse de rentrer dans le jeu partisan faussé au départ par la nature du pouvoir makhzénien. Les trois principes fondateurs du mouvement sont :
- la non-violence
-la non-clandestinité
- le non-financement extérieur.
- La pratique spirituelle fait croire à l’observateur non averti que nous optons pour le schéma classique du soufisme mais la réalité est que même dans ce domaine nous optons pour un dépassement des écoles et un ressourcement dans le modèle originel. Plusieurs concepts soufis ont été repris mais pour être réorientés vers un modèle moins ésotérique et plus volontariste. Le ressourcement par le cœur est primordial. Le retour au sens est vital car l’Islam est d’abord et encore et toujours une affaire de préparation à la Vie Dernière.
- La résistance au modèle politique verrouillé implique un chantier multidimensionnel
- Education
Un travail de réveil des consciences par la vulgarisation de la pensée politique mais aussi par le modèle. La vision critique de l’Histoire officielle est très importante. Comprendre le mal est très important pour le déraciner. Il est très important de noter que la non–violence est l’un des enseignements majeurs du mouvement car il n’est pas question de rentrer dans l’affrontement avec un système pour en imposer un autre mais d’éduquer la base qui produira une autre société. Changer l’Homme est le véritable défi.
- Guérilla
La guérilla avec le pouvoir consiste à saper ses fondements. Nous avons levé le tabou de la libre parole lié directement à la fameuse hiba (crainte révérencielle). La lettre ouverte fut une grande brèche dans cette hiba. L’histoire de mon bâillon lors de mon procès s’inscrit dans cette symbolique.
Nous avons établi au Maroc la culture de la manifestation pacifique dans les années 90 lors du procès des membres de notre association. Nous avons été les premiers à remettre en question la sacralité de la moudawana (code du statut personnel) sachant qu’elle est basée sur la même jurisprudence que celle qui légitime le pouvoir.
Bien sûr nous payons cher cette lutte pacifique pour nos droits et ceux de notre peuple. Mon père fut interné quatre ans dans un hôpital psychiatrique puis fit deux ans de prison ainsi que d’autres membres de ma famille, puis il subit dix ans d’assignation à résidence. Plusieurs de nos membres purgent encore vingt ans de prison pour des accusations non justifiées.
- propositions concrètes
Nous avons créé un cercle politique que nous considérons essentiellement comme un espace de communication avec toutes les forces vives de notre pays car si le système est figé, le Maroc ne manque ni de consciences évoluées ni de bonnes volontés. La proposition que nous leur faisons est une sorte de conférence nationale qui permette de créer une véritable société civile qui serait un véritable contre-pouvoir par opposition à une société civile créée par le pouvoir via les partis politiques qui se reconvertissent en une multitude de petites associations tout juste bonnes à colmater les brèches . Cette conférence nationale penserait le Maroc de demain en dépassant la volonté de diviser pour mieux régner et en profitant du dénominateur commun que nous offre notre attachement tous autant que nous sommes à l’identité musulmane ; identité qui transcende nos particularités exacerbées par le Pouvoir. Le pacte islamique que nous proposons n’est pas pour nous un pacte d’exclusion mais au contraire une plateforme pour ramasser nos identités éparpillées et faire pression sur un système cadenassé.
- Projet de société
Le premier pas vers ce projet serait donc ce pacte islamique où chacune des parties s’engagerait à donner le meilleur de lui-même. Le premier chantier serait une remise en question radicale de la Constitution qui permettrait très schématiquement:
1. Au niveau politique : une mise en route d’une véritable démocratie avec un parlement qui cesse de faire dans l’intersession et soit réellement représentatif, une séparation des pouvoirs, un état de droit avec des mesures radicales de lutte contre la corruption. Un système judiciaire totalement indépendant et égalitaire. une véritable alternance.
2. Au niveau économique. Une redistribution des biens afin de pouvoir faire redémarrer une économie moribonde.
3. Au niveau social ; donner la priorité à l’éducation en mise optant pour une politique de sauvetage de l’enseignement par tous les moyens.
Ce projet de société remettrait l’élément humain au-dessus de toute chose, au centre de toute chose.
Conclusion :
Comme pour tout projet qui croit en l’élément humain et qui opte pour la non-violence, il faut miser sur le long terme, la ténacité et le pragmatisme. Cela fait trente ans que le mouvement avance. Il le fait doucement mais sûrement car il ne s’agit pas de changer la face du Maroc mais il s’agit de faire une révolution copernicienne qui tient à l’histoire séculaire des musulmans. Remonter quatorze siècles de pente n’est pas un jeu d’enfants. Les résistances internes sont peut-être aussi persistantes que celles externes et qui dit, école de pensée, dit classes et niveaux multiples et variés surtout que nous venons d’une histoire avec le pouvoir qui nous veut divisés à souhait. Toutefois, il me tient à cœur de m’arrêter à un baromètre significatif qui atteste du changement des mentalités mais aussi de la spécificité du mouvement qui se veut assez originale en cette matière aussi. Je fais allusion à la participation des femmes. Non seulement le secteur féminin du mouvement a acquis grâce à la pensée fondatrice une indépendance dans ses programmes et ses choix mais il est présent dans toutes les institutions dirigeantes du mouvement .Sans avoir eu à adopter un système de quota, la présence féminine même dans le secrétariat général du cercle politique représente à peu près 30%. Il est intéressant de noter que la section féminine est en train de développer une approche se basant sur le principe coranique de « hafidya » que le fiqh classique traduit de façon expéditive par conservatisme mais que nous lisons comme « appréhension féminine du monde ». A partir de cette appréhension féminine, nous faisons des lectures de nos textes originels. Nous voulons donner plus de poids à cet ijtihad au féminin en poussant les femmes du mouvement à se réapproprier les instruments de la théologie classique et en obtenant des diplômes dans ce sens. Un véritable mouvement est né de femmes qui retournent à leurs études après avoir été longtemps convaincues par la tradition d’analphabétisme naturel à la femme musulmane.
Je clos la présentation en vous invitant non seulement à approfondir le sujet à travers les questions mais aussi en vous invitant à venir voir de plus près et sur place le mouvement .
Merci